“La belle” (1969), sublime!: je serai la plus innocente pour aller danser 🎬

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Oui, elle est belle, cette innocente enfant et ce film oublié est extraordinairement beau. Désormais disponible en dvd.

La belle“, c’est d’abord un jeu. Un enfant danse au milieu d’un cercle formĂ© par ses camarades assis par terre qui vont Ă©lire le ou la meilleur(e). À ce procĂ©dĂ© enfantin de sĂ©duction, c’est toujours Inga qui gagne, on la courronerait nous aussi au vu de ce premier plan magique oĂč la fillette blonde comme les blĂ©s danse en lĂ©gĂšre contreplongĂ©e, jetant de temps Ă  autres des clins d’Ɠil Ă  la camĂ©ra qui tourne en mĂȘme temps qu’elle. Elle joue, elle joue Ă  la princesse, comme dans ses contes de fĂ©e. Innocente un rien malicieuse, elle ne sait pas encore vraiment ce qu’est la beautĂ©, en tout cas Ă  quoi elle peut servir. Pour Inga la rĂ©fĂ©rence de la beautĂ© c’est sa mĂšre, en effet trĂšs belle: elle est la plus belle, comme Blanche-Neige, d’ailleurs cette maman n’a-t-elle pas rapportĂ© des pommes du marchĂ©?
L’Ă©tonnante gamine est dĂ©gourdie et lit en cachette Les Trois Mousquetaires! Tous ses copains et copines sont des ĂȘtres libres, eux aussi, gambadant dans les rues sans inutile surveillance. Ainsi, en allant chercher du lait, Inga dĂ©couvre un chien en arrĂȘt devant une jetĂ©e: un pĂȘcheur lui apprend que le malheureux attend son maĂźtre pourtant noyĂ© lĂ  il y a 3 mois. BeautĂ© de la fidĂ©litĂ©.
Mais voilĂ  qu’arrive un nouveau garçon dans le quartier. Il est Ă©trange, malpoli et fume. Sa poĂ©sie brute de rĂ©volte est ailleurs. D’un fagot de brindilles dont on fait les balais, il prĂ©tend qu’il donnera de jolies fleurs violettes. Mais surtout, il remet en cause la suprĂ©matie d’Inga “Tu es laide avec tes vilaines taches de rousseur!” La sentence Ă©meut aux larmes la fillette mais l’interroge sur le sens de cette valeur, au point qu’elle investigue dans un salon de beautĂ© oĂč elle dĂ©couvre que les grandes, pour ĂȘtre belles, se prĂȘtent Ă  des procĂ©dĂ©s et artifices peu confortables.
Un vieil homme habillĂ© de noir, assis devant les ruines de ce que fut la maison de son enfance, rasĂ©e pour un nouveau projet collectif lui confie: “La vĂ©ritĂ© est parfois plus amĂšre que le mensonge“. BeautĂ© du philosophe.
Inga confesse son malheur Ă  sa mĂšre, triste elle aussi, car elle attend depuis longtemps le signe du retour improbable d’un mari qui est parti. Mais maman console: “Le bonheur n’appartient pas qu’aux belles, les laides se marient aussi
” BeautĂ© d’une maman.

“Elle danse comme un flocon de neige!”

VoilĂ  une petite merveille de cinĂ©ma et
 de rĂ©sistance. Sous des allures de conte innocent pour et par des enfants, le film est une charge discrĂšte et poĂ©tique contre le joug de l’URSS qui occupe alors la Lituanie. LibertĂ© dĂ©bridĂ©e de l’enfance face Ă  l’inquiĂ©tude triste de ceux qui s’accomodent de leur malheur en attendant, espĂ©rant des jours meilleurs: la mĂšre, le vieil homme, le jeune intrus du quartier, et mĂȘme ce pauvre chien orphelin. La pĂ©pite est d’abord portĂ©e par la petite Inga MickytĂ©, un trĂ©sor de naturel et de grĂące, jamais de minauderies, une vraie prĂ©sence naturelle. Paradoxe, le scenario la dĂ©crit comme une laide fillette puisqu’à l’époque les taches de rousseur disqualifiaient la beauté  La parabole sur la beautĂ© n’en fonctionne que mieux, suggĂ©rant – sans donner de leçon – que la beautĂ© n’est pas une affaire de mode, que la lumiĂšre intĂ©rieure est plus dĂ©cisive que celle du corps.
La beautĂ©, c’est une question de point de vue. Ainsi une petite fille “laide” devient belle par la sĂ©duction de sa danse, de son Ăąme et, surtout, par le regard des autres.
La qualitĂ© cinĂ©matographique accompagne la fausse comptine. DĂ©jouant le charme un peu dĂ©suet des techniques de l’école soviĂ©tique de l’Ă©poque, ĆœebriĆ«nas se rĂ©vĂšle virtuose de la camĂ©ra et de la mise en scĂšne, privilĂ©giant le mouvement et le plan-sĂ©quence. Il s’amuse des symboles, paraphrase et se moque des hĂ©ros alors mis en scĂšne par le cinĂ©ma officiel en cĂ©lĂ©brant une libertĂ© des esprits et de la fantaisie qui aujourd’hui n’est plus mĂȘme de mise dans nos dĂ©mocraties occidentales pasteurisĂ©es.
Il y a des films beaux. Beaucoup. Mais des films qui exaltent Ă  ce point une pure beautĂ©, c’est trĂšs rare.
 
 
ED Distribution
La belle (1969) – ArĆ«nas ĆœebriĆ«nas (Lituanie) -1h06
Disponible en dvd depuis le 5 fĂ©vrier 2019 
â–ș ED Distribution