Théâtre. “Crash Park, la vie d’une île”, l’exotica sied bien à Philippe Quesne

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À la suite d’une catastrophe aérienne, des rescapés se la coulent douce sur un îlot volcanique. À partir de cette intrigue simplissime, le metteur en scène nous embarque dans une fantaisie hilarante empruntant aussi bien au cinéma qu’aux romans d’aventures ou à la BD. Mais derrière l’euphorie béate, pointe la vision en filigrane d’une réalité autrement inquiétante.

Des images filmées diffusées sur des écrans de chaque côté de la scène montrent des passagers à bord d’un avion. On leur sert des plateaux-repas. Puis après avoir lu, qui des romans, qui des bandes dessinées, ils s’endorment comme des bébés. Dans la salle, un avion en modèle réduit est porté à bout des bras par des acteurs en peignoir de bain évoquant une parodie de procession religieuse. Rien n’empêche à ce moment-là d’imaginer que les passagers sont morts et qu’un hommage funèbre leur est rendu.
Ce qui suggère cette projection inquiétante, c’est évidemment le mot “crash” dans le titre de cette nouvelle création de Philippe Quesne, Crash Park, la vie d’une île. L’intensité d’une musique de film à forte teneur émotionnelle diffusée à un volume élevé justifierait amplement cette impression si l’on ne sentait en même temps que rien de grave n’est à redouter. Rien de grave car tout se passe au second degré dans ce spectacle dont l’humour en apesanteur grise comme un léger champagne.
Entre film catastrophe et parc à thème, entre Hergé et Robert Louis Stevenson, entre Glen Baxter et Les Baxter, Philippe Quesne feuillette avec un bonheur évident les représentations exotiques qui peuplent nos imaginaires. Alors, certes, l’avion s’est cassé la figure, mais quand même son épave flottant dans l’eau ne manque pas de pittoresque. Tout comme cette île, d’ailleurs, avec ses palmiers et son volcan qui crache une sympathique fumée.

Rescapés euphoriques

L’île est à vrai dire un peu le personnage central de cette création. Elle relève autant de James Bond que du Club Med ou du film de pirates à la Walt Disney. C’est un concentré d’imaginaire – et aussi par conséquent de clichés. Investir ces clichés pour les déjouer ou s’en amuser en revisitant au passage quelques souvenirs de leurs lectures d’enfants est ce à quoi s’emploient activement les héros de ce spectacle.
Le réalisme ici n’est pas de mise. Aussi ne doit-on pas s’étonner de voir ces rescapés d’une catastrophe aérienne manifester leur joie d’être sains et saufs par une batucada endiablée exécutée avec les objets récupérés sur l’épave. Le tragique n’a pas cours sous les utopiques et peu tristes tropiques de Philippe Quesne. On se nourrit de noix de coco et de bananes. On boit des cocktails de fruits exotiques. On danse jusqu’au bout de la nuit. Et quand surgit un monstre marin sous la forme d’une pieuvre géante aux immenses tentacules à peine menaçantes, on l’estourbit derechef pour s’en nourrir. Ou encore quand, sur fond de glissandos de guitare hawaïenne, le volcan commence à cracher des flammes, on s’extasie comme s’il s’agissait d’un simple feu d’artifice.

Sourire de façade

Euphorisé par ces rescapés aussi charmants qu’irresponsables, le spectateur béat en vient tout de même à se poser quelques questions. Que signifie une telle immersion au cœur d’une esthétique tellement dérisoire qu’elle en désarmerait presque tout esprit critique tant elle est inoffensive? Peut-être tout n’est-il pas dit dans ce démarquage enfantin des codes de l’exotica?
Il est connu en effet que cette esthétique très prisée des spectateurs de cinéma aux Etats-Unis dans les années 1950 était contemporaine des premiers essais nucléaires dans les îles de l’océan Pacifique. En effaçant du paysage les champignons atomiques, l’exotica incitait le public nord-américain à rêver tout son soul de couchers de soleil idylliques et de lascives vahinés.
Dans cet esprit, il est impossible ne pas repérer sous la surface attrayante du parc à thème joliment conçu par Philippe Quesne, comme par un contraste criant, une inquiétude authentique quant au désastre écologique dont notre planète est aujourd’hui le théâtre. Derrière le sourire de façade, une réalité autrement inquiétante se dessine, au sujet de laquelle chaque jour apporte son lot de nouvelles informations apocalyptiques. Dans un tel contexte, le choix d’aborder un drame aussi tragique qu’une catastrophe aérienne comme s’il ne s’agissait de rien d’autre que d’une partie de plaisir sans conséquences se révèle en sous-main d’une ironie dévastatrice. Où, l’air de rien, des rêveries de Tintin, on glisse subrepticement par une forme d’understatement à une dystopie à la J. G. Ballard.
Bien vu.

 

Crash Park, la vie d’une île, de et par Philippe Quesne
avec Isabelle Angotti, Jean-Charle Dumay, Léo Gobin, Yuika Hokama, Sébastien Jacobs, Thomas Suire, Gaëtan Vouch

  • jusqu’au 9 décembre au Théâtre Nanterre-Amandiers, Nanterre (92)
  • du 19 au 21 décembre au HAU, Berlin (Allemagne)
  • 27, 28 et 29 au Onassis Cultural Center, Athènes (Grèce)
  • 22 et 23 février au Kaaitheater, Bruxelles (Belgique)
  • 27 et 28 février au Müncher Kammerspiele, Munich (Allemagne)
  • 26 et 27 juin au Mousonturm, Franckfort (Allemagne)
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