“Lucide” 🎭,la gestalt-thĂ©rapie selon Rafael Spregelburd et Marcia Di Fonzo Bo. En streaming

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© Christophe RAYNAUD DE LAGE/WikiSpectacle

Remarquablement mise en scĂšne, cette comĂ©die lĂ©gĂšre et follement fantaisiste, crĂ©Ă©e en 2012, restitue Ă  la perfection l’humour frappadingue du dramaturge argentin, entre onirisme survoltĂ© et thĂ©Ăątre de boulevard. Elle est servie par un Ă©poustouflant quatuor d’acteurs, avec Karin Viard, Micha Lescot, LĂ©a Drucker et Philippe Vieux. À voir Ă  la maison.

OĂč commence le rĂȘve oĂč finit la rĂ©alitĂ©? Il n’est pas toujours facile de rĂ©pondre Ă  cette question. On se souvient bien sĂ»r de la façon dont Bunuel rĂ©ussit gĂ©nialement dans Le Charme discret de la bourgeoisie Ă  instaurer progressivement une confusion entre les deux jusqu’à montrer un rĂȘveur s’éveillant paniquĂ© d’un cauchemar pour tomber derechef dans un autre rĂȘve qui englobait le prĂ©cĂ©dent.
Les hĂ©ros du film de Bunuel se retrouvent rĂ©guliĂšrement autour d’un repas. Peut-ĂȘtre est-ce en se souvenant de ce film et de ses variations culinaires que, dans Lucide, Rafael Spregelburd installe rĂ©guliĂšrement les personnages de sa piĂšce dans un restaurant. Dans cette mise en scĂšne signĂ©e Marcial Di Fonzo Bo, on voit systĂ©matiquement Luca (Micha Lescot), un jeune homme au physique longiligne, assis aux cĂŽtĂ©s de sa mĂšre TĂ©tĂ© (Karin Viard) et de sa sƓur LucrĂšce (LĂ©a Drucker) Ă  une table oĂč sont dressĂ©s des menus.
C’est l’anniversaire de Luca. Tandis que les deux femmes consultent compulsivement le menu, il y a de la tension dans l’air. Survient un serveur (Philippe Vieux) vĂȘtu d’une peau de bĂȘte. Il explique avec des contorsions comiques ce qu’est la pierrade, spĂ©cialitĂ© du restaurant consistant Ă  cuire soi-mĂȘme de la viande sur une pierre brĂ»lante. Il doit s’y reprendre Ă  plusieurs reprises car loin de l’écouter, les trois convives parlent Ă  tort et travers, font des commentaires, se chamaillent, Ă  quoi s’ajoute le fait que la mĂšre semble Ă©rotiquement Ă©lectrisĂ©e par la tenue prĂ©historique du serveur.
De fait il rĂšgne une agitation nerveuse proche de la confusion. Les rĂ©pliques fusent, on se lĂšve, on s’assied de façon intempestive. MĂ©lange explosif entre euphorie et surexcitation, le comportement de la mĂšre et de sa fille a quelque chose d’excessif au point que soudain Luca s’agace. Tendant ses bras en avant, un peu comme s’il avait des pouvoirs magiques d’hypnotiseur, il tente de contrĂŽler la situation. Apparemment on nage en plein dĂ©lire. Ou presque.

RĂȘver, c’est repousser les limites

Car, bientĂŽt, installĂ© Ă  l’avant-scĂšne, Luca explique: “En ce moment, je suis en train de rĂȘver. Je m’entraĂźne avec la technique du rĂȘve lucide“. Pour des raisons mystĂ©rieuses, il y a toujours quelque chose de grisant Ă  dĂ©couvrir, que ce soit au thĂ©Ăątre ou au cinĂ©ma, que l’on assiste Ă  un rĂȘve. RĂȘver, c’est repousser les limites; comme l’avaient compris les surrĂ©alistes. Ce qui nous sĂ©duit dans le rĂȘve, c’est sa capacitĂ© Ă  chambouler la rĂ©alitĂ© ou, pour le dire autrement, Ă  en donner une lecture diffĂ©rente.
De cette capacitĂ© subversive du rĂȘve, Rafael Spregelburd fait dans Lucide un ressort comique d’une drĂŽlerie explosive. Ce metteur en scĂšne et dramaturge argentin parmi les plus brillants de sa gĂ©nĂ©ration est autant un hĂ©ritier de Feydeau que de Julio Cortazar. La dynamique du rĂȘve est d’autant plus efficace dans le spectacle que l’activitĂ© onirique y est l’objet d’une prescription mĂ©dicale. C’est son psychothĂ©rapeute, un certain Jean-Jacques Rosso, qui a enjoint Ă  Luca de s’adonner Ă  ce qu’il appelle des “rĂȘves lucides”.
PrĂ©cisons qu’il s’agit d’une sorte de gestalt-thĂ©rapie dont le but est d’aider le jeune homme Ă  se sĂ©parer de sa mĂšre avec laquelle il entretient un rapport un peu trop fusionnel. Ce n’est Ă©videmment pas un hasard si celle-ci s’appelle TĂ©tĂ© – nom suffisamment Ă©vocateur.
Pour se distancier du sein maternel Luca effectue toutes sortes d’exercices dont l’un, particuliĂšrement dĂ©sopilant, consiste Ă  “jouer l’opposition”. Autrement dit, Ă  prendre systĂ©matiquement le contre-pied de ce que fait ou dit sa mĂšre. Si elle se lĂšve, il s’assied. Si elle boit un cafĂ©, il boit un thĂ©. Et ainsi de suite.
À ce conflit relationnel entre TĂ©tĂ© et son fils s’ajoute un autre problĂšme: enfant, Luca a reçu un rein de sa sƓur, qui lui a ainsi sauvĂ© la vie avant de disparaĂźtre avec leur pĂšre Ă  l’autre bout du monde. Or voilĂ  que LucrĂšce rĂ©apparaĂźt quinze ans plus tard pour lui rĂ©clamer son rein.

Pure fantaisie

Enfin un quatriĂšme larron intervient dans ce mĂ©li-mĂ©lo, c’est l’amant de la mĂšre, professeur de tennis Ă  ses heures (jouĂ© par Philippe Vieux quand il n’est pas serveur de restaurant). Luca, pour sa part, prĂ©fĂšre le football au tennis, trop individualiste Ă  son goĂ»t. Au dĂ©but du spectacle, il se fantasme en champion, nouveau Maradona acclamĂ© par la foule aprĂšs avoir marquĂ© un but depuis le milieu du terrain. Luca se dĂ©guise beaucoup, tantĂŽt en Superman, tantĂŽt en femme n’hĂ©sitant pas Ă  porter les bijoux de sa mĂšre – quand ce n’est pas pour jouer, cela fait partie de sa thĂ©rapie

Inutile de prĂ©ciser qu’avec une intrigue aussi farfelue, sans parler des scĂšnes de rĂȘve rĂ©currentes au restaurant, cette piĂšce Ă  mourir de rire est une pure fantaisie. CrĂ©Ă©e dans sa version française en 2012 au thĂ©Ăątre Marigny Ă  Paris, c’est un ballon d’air frais dont la lĂ©gĂšretĂ© doit beaucoup Ă  la mise scĂšne aussi prĂ©cise qu’impeccablement rythmĂ©e de Marcial Di Fonzo Bo.
Mais il est Ă©vident que ce genre de thĂ©Ăątre repose pour une grande part sur le jeu des acteurs. Admirablement dirigĂ©s, ils sont tous extraordinaires. Que ce soit Micha Lescot en grand Ă©chalas Ă  la fois angoissĂ© et nonchalant en prise avec ses fantasmes, Karin Viard Ă©poustouflante de drĂŽlerie en mĂšre Ă©touffante mais aussi Ă©rotomane quand elle n’est pas carrĂ©ment mythomane, LĂ©a Drucker en visionnaire illuminĂ©e ou encore Philippe Vieux aussi comique dans son rĂŽle d’amant que de serveur de restaurant.
MenĂ© Ă  train d’enfer, ce spectacle pĂ©tillant d’humour se revoit – mĂȘme en captation – avec toujours autant de plaisir.

Lucide, de Rafael Spregelburd, mise en scĂšne Marcial Di Fonzo Bo
avec Lea Druker, Micha Lescot, Karin Viard, Philippe Vieux

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