“Conférence de choses”, l’encyclopédie infinie de Pierre Mifsud 🎭 En streaming

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© Lucas Seitenfus & François Gremaud

Le comédien interprète avec une sagacité désopilante ce spectacle, co-écrit avec son complice de la compagnie 2B François Gremaud, dans lequel il campe une sorte de Don Quichotte du savoir qui aurait lu tout Wikipédia et qui en redemanderait. Une promenade ludique où zigzags et détours de tous poils sont de rigueur. À déguster sans modération.

Vous êtes coincés depuis plusieurs semaines dans votre appartement. Vous ruminez en votre for intérieur avec une pointe d’agacement que, faute de tests pour détecter de façon massive la présence dans la population du Covid-19, on lui fait passer le test du confinement.
Vous avez relu Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre. Après quoi vous avez à plusieurs reprises fait le tour du tour de votre logement. Une phrase de l’auteur trotte encore dans votre tête: “J’étais, il est vrai, dans ma chambre avec tout le plaisir et l’agrément possible; mais, hélas! je n’étais pas maître d’en sortir à volonté “. Pas question d’aller au théâtre donc, ni au cinéma, ni d’assister au moindre concert.
Mais pas de quoi pour autant broyer du noir car en ces temps confinés le théâtre, notamment, se débrouille pour venir à vous. On aurait presque l’embarras du choix face à ce qui est proposé en ce moment aux spectateurs confinés que nous sommes. Or quand le temps devient – ou paraît – long quoi de mieux pour l’occuper qu’une incursion encyclopédique dans la diversité infinie du monde.
C’est exactement ce que propose la compagnie 2B avec Conférence de choses, un spectacle qui parle de tout, et donc à visée encyclopédique, interprété par Pierre Mifsud. Précisons que, compte tenu des vastes proportions du sujet abordé, le spectacle se déploie sur huit heures. Cela dit, on peut évidemment le voir par petits bouts, c’est même la meilleure façon de procéder – un peu comme s’il s’agissait d’une série télévisée.

Parodie

Mais la manière dont Pierre Mifsud, en conférencier intarissable, traite son abondante matière fait que l’on se laisse facilement prendre au jeu jusqu’à en oublier le temps qui passe. Seul en scène avec pour rares accessoires une table sur laquelle sont posés un pichet d’eau et une tasse, il investit l’espace avec une telle conviction, n’hésitant pas si nécessaire à prendre des poses ou à mimer des scènes de cinéma quand il ne se transforme pas durant quelques secondes en tableau vivant, que tout devient possible.

Pierre Misfud (photo de captation)


En le regardant et en l’écoutant on pense parfois à ce qu’écrit Alberto Savinio à propos de l’impossibilité aujourd’hui d’une encyclopédie au sens classique du terme. “Nulle possibilité aujourd’hui de tout savoir (…) Nulle homogénéité aujourd’hui des connaissances. Nulle affinité spirituelle aujourd’hui entre elles. Nulle tendance commune aujourd’hui en elles. Aujourd’hui un déséquilibre profond domine le savoir (…) Renonçons donc à espérer un retour à l’homogénéité des idées, c’est-à-dire à un type de civilisation ancien, et cherchons plutôt à faire cohabiter de la façon la moins sanguinaire les idées plus disparates y compris les plus désespérées.”
À sa manière c’est un programme comparable que se donne Pierre Mifsud avec en sus une touche clairement parodique. S’il use volontiers d’un ton professoral, c’est évidemment au second degré. Encyclopédiste, il l’est, certes, jusqu’au bout des ongles, mais sur un mode très personnel. Un peu comme un quidam qui passerait son temps à s’immerger dans Wikipédia pour ensuite improviser à sa guise des conférences sur à peu près tout.

Bisontins et bisons

C’est très simple, semble-t-il nous dire avec un clin d’œil complice, il suffit de se lancer. Et le voilà parti à broder sur l’histoire du théâtre d’Aurillac pour s’arrêter en passant sur quelques vers de Victor Hugo, dont il nous rappelle qu’il est né en 1881 à Besançon. “Cela n’en fait pas, précise-t-il aussitôt, un poète bisontin. ” Du nom des habitants de Besançon, les Bisontins.
Rien à voir, bien sûr, avec les bisons, animaux dont Wikipédia nous dit qu’ils « forment un genre de grands bovidés ruminants dont il existe deux espèces vivantes : le bison d’Europe (Bison bonasus) et le bison d’Amérique du Nord (Bison bison), qui est elle-même divisée en deux sous-espèces le bison des bois (Bison bison athabascae) et le bison des plaines (Bison bison bison) “. 
Telle un prise de guerre dont il ne serait pas peu fier,  le bison est l’objet de la part de notre conférencier d’un développement d’autant plus conséquent qu’il est propice aux digressions les plus variées. Il nous rappelle ainsi que dans la grotte d’Altamira, en Espagne, on trouve pas moins de sept bisons représentés.
Mais voilà bientôt que de la préhistoire nous sommes passés, quasi sans nous en apercevoir – en traversant néanmoins le détroit de Behring –, au Western. Où l’on apprend que le bison étant un enjeu décisif dans le combat que menaient les pionniers blancs contre les Amérindiens pour qui l’animal représentait une ressource vitale.
De fil en aiguille, Pierre Mifsud mime une scène de cinéma: une femme ligotée à un arbre est sauvée de la morsure d’un serpent à sonnette par la flèche providentielle d’un Indien caché dans les buissons. Et de dévier sur la description de la flèche avec son empennage et de l’arc qui a servi à la tirer, bientôt comparé à l’arbalète.
Où l’on prend peu à peu conscience qu’avec un enthousiasme communicatif, le gaillard nous entraîne dans un mouvement sans fin fait de bifurcations, méandres, digressions, sauts intempestifs, jeux de mots et autres euphonies aptes à produire incessamment de nouveaux développements.

Sans fin

Alors, embarqués dans ce fleuve infini d’un savoir qui se déploie à tout va, outre le comique des aperçus, des commentaires ou des tableaux, sculptures et scènes dans lesquels notre conférencier met beaucoup du sien, ce qui charme c’est la façon dont surgit tout ce foisonnement. Car on a l’impression que cette multiplicité inépuisable survient, au fond, presque par hasard au gré des caprices, de l’inspiration du moment; comme si l’homme improvisait, glissant d’une histoire ou d’une définition à l’autre, suivant une piste avant de l’abandonner sans le moindre regret pour passer à autre chose.
Sachant que cette autre chose révèlera sans doute, pour peu qu’on que l’on reprenne le chemin en marche arrière, un rapport aussi ténu soit-il avec ce qui a précédé. Où l’on comprend que ce spectacle, parce qu’il n’a pas de début, ne saurait non plus avoir de fin. Parce que l’encyclopédie ne s’arrête jamais. Parce que, comme l’écrivait Alberto Savinio, “nous ne pouvons plus tout savoir“. Mais nous pouvons quand même nous promener à loisir, comme le fait Pierre Mifsud, dans les méandres infinis d’une l’encyclopédie interminable toujours réinventée.

Conférence de choses (une) intégrale, de François Gremaud et Pierre Mifsud, interprétation Pierre Mifsud

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