🎭 “Tarquin”, plongĂ©e en eaux troubles avec Jeanne Candel

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©Jean-Louis Fernandez

Empruntant Ă  l’opĂ©ra et au thĂ©Ăątre, ce spectacle traite avec une lĂ©gĂšretĂ© apparente d’une figure mystĂ©rieuse en laquelle on peut lĂ©gitimement voir l’incarnation du mal. Avec la complicitĂ© d’Aram Kebabdjian, auteur du livret, et de Florent Hubert pour la composition, la metteuse en scĂšne signe une Ɠuvre aussi Ă©trange qu’admirablement maĂźtrisĂ©e.

Il y a des dossiers empilĂ©s et des enquĂȘteurs. Il y a cette femme, une magistrate, visiblement dĂ©terminĂ©e, venue rejoindre une Ă©quipe de police dĂ©jĂ  sur place. La seule chose qui nous Ă©chappe, du moins Ă  ce stade du spectacle – on en est encore qu’au premier acte –, c’est l’objet de l’enquĂȘte. En revanche il apparaĂźt de plus en plus nettement que l’affaire se dĂ©ploie sur un fond mythique pour ne pas dire onirique vis-Ă -vis duquel les dĂ©tails rĂ©alistes, parfois incongrus, du jeu des comĂ©diens ont quelque chose de forcĂ©ment comique.
Le dĂ©cor participe de ce statut ambigu qui Ă©voque tantĂŽt une villa romaine de l’AntiquitĂ©, tantĂŽt la spacieuse salle de bain d’une demeure cossue quoique dĂ©labrĂ©e quelque part dans un pays d’AmĂ©rique du Sud. Ce dĂ©cor est livrĂ©, si l’on peut dire, avec son emballage Ă  en juger par les couches de plastique qui l’enveloppent avant mĂȘme que les comĂ©diens aient fait leur apparition. Mais on peut aussi voir dans ces pellicules de plastique transparent le ruban de protection qui protĂšge une scĂšne de crime.
On peut enfin y voir un indice prĂ©cieux quant Ă  la forme mĂȘme de ce spectacle qui emballe en quelque sorte en un tout composite chant lyrique, musique instrumentale et jeu. Comme dans ses prĂ©cĂ©dentes crĂ©ations, Jeanne Candel invente avec Tarquin, une esthĂ©tique hĂ©tĂ©rogĂšne remarquablement maĂźtrisĂ©e mĂȘlant musique, composĂ©e par Florent Hubert, et jeu, impliquant autant les acteurs qui sont aussi des chanteurs que les instrumentistes, le tout sur un livret Ă©crit par Aram Kebabdjian.
Ce qui charme d’abord dans cette enquĂȘte policiĂšre quelque peu loufoque, c’est la façon dont elle s’écarte de toute trame linĂ©aire pour privilĂ©gier une spontanĂ©itĂ© de l’instant prĂ©sent avec toute la fragilitĂ© que cela suppose.

Un mort?

DĂšs l’ouverture, chantĂ©e en allemand et en espagnol, on ne sait pas vraiment sur quel pied danser. Ce que semble confirmer, sitĂŽt le plastique enlevĂ©, la façon dont l’embarras du policier ne tarde pas Ă  se communiquer Ă  la juge venue instruire l’affaire. On comprend qu’il y a un mort – encore que cela ne soit pas tout Ă  fait sĂ»r. On comprend aussi qu’il y a eu crime. Reste Ă  savoir qui est la victime. C’est lĂ  que ça se complique car il est bientĂŽt question d’une multiplicitĂ© de crimes – des meurtres de masse, des tortures infligĂ©es par un bourreau sadique.
Ce Ă  quoi doivent s’affronter les enquĂȘteurs, c’est Ă  un phĂ©nomĂšne angoissant, ni plus ni moins que l’incarnation du mal. Incarnation reprĂ©sentĂ©e par un certain GĂ©nĂ©ral Tarquin, dont le fait que son nom renvoie  Ă  un personnage cĂ©lĂšbre de l’AntiquitĂ© n’est pas vraiment une information Ă©clairante dans ce contexte.
Rien d’étonnant, du coup, si le spectacle ne cesse de glisser d’un niveau de rĂ©alitĂ© – ou d’irrĂ©alitĂ© – Ă  un autre aidĂ© en cela par la musique – remarquablement interprĂ©tĂ©e – qui joue un rĂŽle dĂ©terminant dans ces basculements. Nous sommes immergĂ©s dans une zone indĂ©cise dont l’aspect fluctuant est rĂ©vĂ©lateur du trouble des protagonistes face Ă  la figure Ă  la fois fuyante et centrale et donc Ă©minemment ambiguĂ« de Tarquin.
Une des particularitĂ©s de ce personnage, c’est sa façon d’apparaĂźtre et de disparaĂźtre. Qu’il plonge dans sa baignoire comme si c’était une piscine ou qu’il en surgisse Ă©quipĂ© d’un bonnet de bain et de lunettes de natation, on ne sait jamais Ă  qui l’on a vraiment affaire, ni mĂȘme s’il est vivant ou s’il est mort.
Sa fille, Marta, s’effondre en apprenant ses crimes – mais n’était-elle pas dĂ©jĂ  au courant? Tarquin a plusieurs visages. MĂ©lomane, raffinĂ©, sportif, sĂ©duisant et Ă©videmment manipulateur, il pourrait sortir d’un film de Fritz Lang. MĂȘme si dans une des derniĂšres scĂšnes, au comique grinçant, de ce curieux opĂ©ra en forme de traversĂ©e des apparences c’est plutĂŽt Ă  Alfred Hitchcock que l’on pense quand Tarquin offre Ă  la juge une piĂšce Ă  conviction que celle-ci, mĂ©fiante, hĂ©site d’abord Ă  accepter.
À ce moment-lĂ  l’affaire est classĂ©e et elle n’en a plus besoin – ou, formulĂ© autrement, elle ne tient pas Ă  relancer ses recherches, pressĂ©e de passer Ă  autre chose. La confrontation est d’autant plus drĂŽle et troublante que, bien sĂ»r, elle ignore la vĂ©ritable identitĂ© de son interlocuteur. MĂȘme si elle a quelques raisons de le soupçonner, ne serait-ce qu’à cause de ce rĂȘve qu’elle a fait au cours de son enquĂȘte oĂč Tarquin l’enjoignait de s’arracher les yeux avec une lame de canif.

Hybride et fragile

Une mĂ©taphore Ă©vidente de l’aveuglement, comme si, plus on s’approchait de cette figure aussi inquiĂ©tante que monstrueuse, moins on parvenait Ă  la voir. Le fait que l’homme qui lui offre le paquet censĂ© contenir la piĂšce Ă  conviction lui tend en mĂȘme temps un canif qui est exactement le mĂȘme que celui avec lequel elle s’est Ă©nuclĂ©Ă©e dans son rĂȘve ajoute encore Ă  la dimension malĂ©fique du personnage; et souligne aussi au passage Ă  quel point rĂ©alitĂ© et fantasme semblent se confondre chaque fois qu’il est question de Tarquin.
En traitant un sujet pour le moins inquiĂ©tant, avec en arriĂšre-fond les barbaries qui ont Ă©maillĂ© l’histoire de l’humanitĂ©, de NĂ©ron Ă  Bashar El Assad en passant par Staline, Hitler ou Mengele, Jeanne Candel prend le risque de le traiter sur le mode paradoxal d’un humour dĂ©sabusĂ© qui donne Ă  ce spectacle hybride, par ailleurs remarquablement mis en scĂšne et en musique, un aspect fragile comme en Ă©quilibre sur une corde raide.
Ce faisant elle rend compte Ă  sa façon de la difficultĂ©, sinon de l’impossibilitĂ©, de parler adĂ©quatement des pulsions les plus sombres de l’humanitĂ©, celles que l’on prĂ©fĂšre en gĂ©nĂ©ral de ne pas voir, d’oĂč l’attitude finale de la juge qui ressemble Ă  une forme de dĂ©ni.

Tarquin, mise en scĂšne Jeanne Candel, musique Florent Hubert, livret Arama Kebabdjian
avec Florent Baffi, Delphine Cottu, Myrtille Hetzel, Antonin Tri Hoang, SĂ©bastien Innocenti, LĂ©o-Antonin Lutinier, Damien Mongin, Agathe Peyrat, Marie. Salvat.

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