🎭 “Disparu”, Cédric Orain donne corps au silence. Off, Avignon.

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© Manuel Peskine

Seule sur scène, la comédienne Laure Wolf restitue à la perfection la confrontation abyssale d’une mère avec le souvenir de son fils parti un beau jour sans laisser d’adresse alors qu’il était âgé de dix-neuf ans. Sans nouvelles depuis des années, elle attend avec une mince lueur d’espoir cet enfant à qui elle ne peut adresser la moindre question sur son geste.

Le dispositif scénique est on ne peut plus simple: une femme assise face au public avec en fond un écran. Les genoux serrés, elle répond à des questions posées par une voix-off. Mais avant même que la première question ait été articulée, quelque chose dans son attitude toute d’intériorité, dans sa concentration légèrement inquiète, le visage tendu, un peu crispé, a suffi pour introduire un élément essentiel de ce spectacle admirablement interprété par la comédienne Laure Wolf. Car ce qui ressort d’emblée du silence de cette femme assise, c’est le sentiment puissant de solitude qui émane d’elle.
Elle pourrait être aussi bien face à une caméra dans son salon, dans sa cuisine ou sur le devant de sa maison, mais Cédric Orain a préféré la situer dans un espace indéterminé. Il n’a pas voulu donner à ce spectacle l’aspect d’un reportage. À cet égard, le fait que la première partie de la pièce soit construite sous la forme d’un interrogatoire est d’autant plus intriguant. Quelle est cette voix qui lui pose des questions? S’agit-il d’un policier? D’un médecin? D’un sociologue? On ne le saura pas.
Elle-même ignore à qui elle a affaire. Quand elle demande “Vous êtes détective?”, l’interrogateur précise qu’elle n’est pas obligée de répondre aux questions si elle n’en a pas envie. La femme s’appelle Claire Brunet. Elle a deux enfants. Une fille, Sophie, la cinquantaine, et un fils, Vincent. Vincent a disparu alors qu’il était âgé de dix-neuf ans. C’était en 1973. Claire ne l’a jamais revu. Elle ignore totalement ce qu’il est devenu.

Rupture

Selon le Ministère de l’Intérieur, chaque année en France deux mille cinq cents adultes disparaissent. Parfois on retrouve leur trace, mais leurs coordonnées ne sont pas transmises à la famille si la personne disparue ne le souhaite pas. En abordant avec ce spectacle le phénomène profondément dérangeant de la disparition, qui n’est ni un suicide, ni une fugue, mais correspond à un besoin viscéral de rompre avec son passé et ses proches pour changer de vie, Cédric Orain touche une corde d’autant plus sensible qu’il s’intéresse paradoxalement moins à la personne disparue qu’à la réaction des proches.
En ce sens, Disparu parle avant tout d’un manque. Mais le plus frappant, c’est à quel point tout ce qui est évoqué dans l’histoire de cette mère et de ce fils en rupture est, par certains côtés, criant de vérité. On soupçonne l’auteur de s’appuyer sur un cas – ou plusieurs cas – bien réel.
En 1968, Vincent était déjà un adolescent en rupture rejetant à la fois le système scolaire, son milieu familial et plus largement la société dans son ensemble. On apprend qu’il a toujours détesté l’école; ce qui est le cas de beaucoup d’enfants. Claire se souvient qu’une fois alors qu’elle l’accompagnait en classe, il lui a dit: “Maman, je grandis trop vite, j’ai peur de grandir trop vite et de ne plus être un enfant, et je n’ai pas envie de devenir un adulte comme vous!”
Cette remarque ne lui serait peut-être pas revenue en mémoire sans la disparition de son fils. Mais en son absence tout devient un indice, une ébauche forcément insuffisante d’explication face à ce qui demeurera toujours une énigme. Alors que la police fait des recherches, Pierre, le père de Vincent, enquête de son côté. Il engage même des détectives privés. Une fois à la retraite, jusqu’à sa mort, il consacrera tout son temps à essayer de retrouver la trace de son fils.
Toutes ces recherches infructueuses ont contribué à maintenir en vie une image de Vincent à la fois floue et sublimée. Celle d’un jeune homme marqué par les livres de Guy Debord et qu’une de ses amies aurait rencontré après sa disparition dans un aéroport en partance pour l’Inde. Avec le temps, Vincent est devenu un mythe, un  fantôme. Ce fantôme, Claire continue de le porter en elle. Car elle ne peut pas l’oublier. Alors elle l’attend toujours. Et à cette attente fait écho cette autre attente quand, enceinte, elle portait dans son ventre cet enfant dont elle sentait qu’il allait lui donner de la force.

Tact et sensibilité

C’est ainsi que cette projection heureuse dans un avenir riche de promesses s’est convertie en une remémoration anxieuse du passé. Claire se souvient par exemple de sa randonnée à deux avec Vincent sac au dos pendant plusieurs jours dans les Pyrénées juste après son bac. Mais la mémoire a des limites, d’où ces mots émouvants: “Je ne me souviens pas de la dernière fois où d’un petit geste tendre j’ai pu le consoler, je ne me souviens pas de la dernière fois où son corps est venu chercher le mien pour apaiser ses chagrins, je ne me souviens pas de son corps, plus de traces, son corps s’efface, j’ai l’impression que je ne m’en souviens plus, son corps manque.”
À ce moment-là, la scène est plongée dans un clair-obscur. Laure Wolf n’a pas bougé de sa chaise depuis le début du spectacle et pourtant nous avons vécu avec elle une grande traversée – tournée à la fois vers le passé et vers un improbable, pour ne pas dire impossible, dénouement. Restituant avec beaucoup de tact et de sensibilité l’intériorité et la souffrance de cette mère meurtrie, son jeu est d’autant plus remarquable que pas une seconde elle ne cède au pathos privilégiant un juste équilibre qui donne au texte de Cédric Orain un impact d’une rare, généreuse et bouleversante humanité.

Disparu, de et par Cédric Orain, avec Laure Wolf, créé le 27 juin à La Maison de la Culture d’Amiens
– 5 au 24 juillet: Avignon au théâtre du Train Bleu
– 5 et 8 novembre à la Maison de la Culture d’Amiens

(Photo: © Manuel Peskine)

le festival d’Avignon

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