đŸ“· Christine Spengler, enluminer la tragĂ©die

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Elle s’imaginait littĂ©raire donc Ă©crivaine. Elle est l’une des photographes les plus authentiques et originales.

Cette saisissante photo de l’enfer aprĂšs le bombardement de la ville de Phnom Penh en 1975, fera le tour du monde. EnvoyĂ©e en urgence dans les rĂ©dactions, elle n’est mĂȘme pas signĂ©e de son auteure, Christine Spengler. “Pas trĂšs important…“, dit-elle aujourd’hui en la regardant encore et toujours, avec la mĂȘme Ă©motion, la mĂȘme frayeur.

Je ne fais pas des photos pour gagner des prix, je fais des photos pour témoigner.

Des prix, elle en gagnera plus tard, beaucoup. Et surtout l’admiration de ceux qui verront ses images ainsi que la reconnaissance de ses pairs photographes de guerre.
Courageuse, intrĂ©pide, inconsciente diront mĂȘme certains qui l’ont cĂŽtoyĂ©e en reportage.

C’est presque par hasard qu’elle se saisit d’un appareil de photo, en 1970. Elle est au Tibesti avec son frĂšre Eric et capte une premiĂšre image formidable: deux combattants qui marchent fusils en bandouliĂšre, ils se tiennent la main.

Je l’ignorais mais je suis nĂ©e pour faire ce mĂ©tier.

La conviction devient une certitude, un engagement, aprĂšs le suicide, en 1973, d’Eric, ce frĂšre chĂ©ri. Elle apprend sa mort alors qu’elle est en mission au Vietnam, aprĂšs avoir couvert le conflit d’Irlande du Nord. Elle en avait rapportĂ© des images sidĂ©rantes qui, dĂ©jĂ , signaient sa façon si singuliĂšre, tellement humaine, de montrer la guerre, la haine, l’injustice. La suite?, le Liban, l’Iran, l’Irak, le Kosovo, tout rĂ©cemment elle sillonnait la jungle de Calais, Nikon en main.
Christine Spengler est autodidacte, c’est sur le terrain qu’elle apprend le mĂ©tier. Elle avait passĂ© son enfance Ă  Madrid, sans cesse fourrĂ©e au musĂ©e du Prado, autant dire qu’elle savait dĂ©jĂ  presque tout de la composition et du cadrage d’une image. En revisitant les 40 annĂ©es de son travail, on comprend sa vĂ©nĂ©ration pour les peintres espanols, Goya ou Picasso, par exemple,  qu’elle cite volontiers.

Couleur-thérapie

Maria Callas (2015) – Autoportrait, Ibiza (2010)

A la fin des annĂ©es 80, Christine Spengler rĂ©envisage la couleur qu’elle avait oubliĂ©e sur les champs de bataille et dans le deuil, celle des lumiĂšres de l’Espagne, de la Movida et des corridas. Elle qui avait tĂ©moignĂ© de l’horreur de la guerre s’Ă©vade vers des compositions qui n’ont plus rien Ă  voir avec le rĂ©el. Elle a de qui tenir, c’est la fille de Huguette Spengler, l’une des derniĂšres surrĂ©alistes. De ces images baroques, hĂ©tĂ©roclites, jouant du kitsch fantasque, il ne faut pas s’Ă©tonner. La baroudeuse est aussi une artiste raffinĂ©e. La sĂ©rie de photomontages qu’elle entame sera ici un exorcisme des images terribles qui la hante et qu’elle va enluminer, lĂ  un hommage Ă  ses proches disparus Ă  qui elle adresse des ex-voto rĂ©jouissants. Ou encore des salutations Ă  ses “idoles“, notamment Maria Callas, Frida Khalo, Marguerite Duras. Mention spĂ©ciale pour les auto-portraits de… ses pieds. Christine Spengler est une drĂŽle de personne et une personne drĂŽle.
La double exposition que lui consacre La Maison EuropĂ©enne de la Photo tĂ©moigne justement de la richesse d’une artiste double mais entiĂšre.

Un livre Ă  l’occasion de l’exposition – MEP/Cherche Midi

L’opĂ©ra du monde – Christine Spengler – Maison EuropĂ©enne de la Photo
jusqu’au 5 juin 2016

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