Annie Ernaux, “Les années : épatante adaptation et facétieux prolongement

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Qu’un grand livre (“Les années”) soit porté au théâtre n’est pas la question. C’est un classique, plus ou moins intéressant à Avignon. Mais cette adaptation incarnée par deux comédiens présente l’avantage de prolonger le texte par la proximité (eux, c’est nous!) et d’offrir une vision plus immédiate que littéraire à celles et ceux qui ne liraient pas ou plus, qui n’auraient pas connu ça …

Car la salle, ce matin de juillet, fait son âge. Plutôt un automne de vie – rougeoyant quand-même – que de fringants premiers de cordée. La mémoire du public est ici titillée par des mots qui le renvoient à ses histoires perso, à son vécu et à un mal à être générationnel qui a connu son acmé soixante-huitard: la méthode de Kyusaku Ogino dite “Méthode Ogino”; la masturbation; le journal comme torche-cul; le transistor sans casque ou The Platters en boucle. Un quotidien générationnel qu’Annie Ernaux a remarquablement écrit et tuilé avec l’Histoire d’une société qui dit “événements” plutôt que “Guerre d’Algérie”, qui jette un œil de coin sur le MLF qui revendique dans sa rue et qui peine à chuchoter avortement. Harvey Weinstein est encore à venir et pas encore à vomir. Époque dépassée, années d’apprentissage, qui font pourtant sédiment.

C’est Formica en diable et c’est toujours Annie Ernaux dans le texte. Et ça reste magistral alors que deux comédiens (excellents Denis léger Milhau et Agathe Molière) virevoltent autour des années-souvenir de l’écrivaine. Ils incarnent, dansent, chantent et redonnent ce tuilage de la vie qui va du petit h (guetter ses règles) au grand H (la “chienlit” de De Gaulle, l’autorisation de l’IVG en 1975 qui conclut – choix de mise en scène – le spectacle). Ils ajoutent au livre de l’écrivaine un sourire ou des rires bienvenus et la possibilité de l’ouvrir par le biais théâtral à d’autres générations qui auraient donc prétendument perdu le sens de la lecture. Au delà du bonbon acidulé de la proposition, une “leçon de choses” bienvenue en ces temps incertains.

Agathe Molière

Sur scène une estrade qui deviendra la désserte où signifier l’époque (un cartable, un sac à dos “Scout toujours!”; une carte Michelin, les figurines du Tour de France), un tableau noir, un porte-manteau, deux écrans sur lesquels crachote l’archive ou hésitent les photos d’Annie, jeune fille-femme calibrée par un temps où l’argent fait avorter à l’étranger, où son manque laisse aux mains et à la sonde bouillie au faitout des faiseuses d’ange.
Jeanne Champagne, la metteuse en scène choisit d’insister sur le combat féministe, exclut la nostalgie d’une époque qui n’était pas rose pour le deuxième sexe. Cette adaptation des textes d’Annie Ernaux n’est pas la première qu’elle propose (L’événement, La femme gelée, Passion simple). De cette fréquentation respectueuse d’une œuvre qui fait aussi palpiter le ventre social d’un pays est née “une amitié littéraire exigeante et fidèle”, disait-elle en 2016.

Trois décennies et demi (de la guerre 40 aux années 80) sont ainsi recensées de la naissance d’une auteure dont on sait la puissance littéraire. Trente-cinq ans de désir personnel d’émancipations diverses et d’économisme débridé qui vont installer une société “nouvelle” dans un monde où le politique ose fantasmer aujourd’hui le premier de cordée déjà évoqué en superman de la finance. Combat de titans entre la fabrique de l’Homme et l’idéologie obsessionnelle et comptable du marché et de l’argent. Ce qu’écrit et décrit à bas bruit Ernaux depuis Les armoires vides ou Ce qu’ils disent.
Sur le plateau: un spectacle aussi léger qu’intense, d’une bribe de mémoire à l’autre, d’un soubresaut historique à une victoire sociétale. C’est vif, truffé d’humour et de rebondissements, porté par un duo convaincant et malicieux à souhait. Ça nous laisse à nos vies comme à l’ébauche jubilatoire d’une anthropologie. Un viatique souriant pour une bataille infinie…
Les années 

Texte Annie Ernaux (éd. Gallimard, 2008)
Adaptation et mise en scène Jeanne Champagne
Avec Denis Léger Milhau, Agathe Molière et la voix de Tania Torrens

Théâtre du Petit Louvre
La Chapelle des Templiers
Avignon
6 > 29 juillet 2018 à 10h50

L’étude des causes de la révolution, la personne et le temps, très bien, être prof, d’accord, mais garder la féminité, alors dis-moi si je suis bien coiffée, sans laque je suis affreuse, prête-moi ton chemisier pour la crêpe-party. On avait l’impression de se laisser aller, de jouer un rôle qui intellectuellement nous gênait aux entournures. Ça ou la solitude, le problème était toujours le même. La mocheté du réel, on la taisait, les humiliations de fille ça se garde comme si on était fautive, qu’on l’ait méritée, l’humiliation, qu’on soit responsables de tout, des dépucelages manqués, des nuits incertaines, est-ce-que ça s’appelle coucher ça, de leur grossiéreté à eux. Des litotes honteuses tout au plus : “Si tu savais ce qu’il m’a proposé.”

“La femme gelée”. Annie Ernaux, 1981.

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