Doublement récompensé par le Prix Renaudot et le Goncourt des lycéens, le dernier roman de David Foenkinos est d’abord une histoire d’amour.

Depuis « Le potentiel érotique de ma femme« , l’auteur de « La délicatesse » avait habitué ses lecteurs à des comédies douces amères dont l’humour et la justesse faisaient la spécificité. Changement radical de registre avec « Charlotte » qui met en scène la vie d’une jeune artiste peintre née dans une famille juive en 1917 à Berlin qui mourra en 1943 laissant derrière elle une oeuvre unique. Le roman n’est pourtant pas à classer parmi les biopics. Mi-enquête, mi-biographie romancée, « Charlotte » est avant tout l’histoire d’un coup de foudre entre un écrivain et son sujet. La rencontre a lieu à Berlin à l’occasion d’une exposition consacrée à l’artiste.
 

« Par le plus grand des hasards.
Je ne savais pas ce que j’allais voir.
(…)
Et ce fut immédiat.
Le sentiment d’avoir enfin trouvé ce que je cherchais.
(…)
La musique et la fantaisie.
Le désespoir et la folie.
Tout était là.
Dans un éclat de couleurs vives.
« 

A dater de ce jour, David Foenkinos n’aura de cesse d’enquêter sur cette jeune femme dont la destinée ne peut laisser indifférent.
L’histoire de Charlotte Salomon est celle d’une jeune fille confrontée à la mort depuis sa tendre enfance. Comment vivre quand on a appris « à lire son prénom sur une tombe« ?  Charlotte porte ce dernier en hommage à sa tante qui s’est donné la mort en se jetant d’un pont à l’âge de dix-huit ans. Chez les Salomon, le suicide s’apparente à une malédiction. Un gêne qui se transmet de mères en filles. L’ arrière grand mère déjà avait mis fin à ses jours. Viendra ensuite le tour de Franziska la mère de Charlotte qui se jettera par la fenêtre. Pour épargner l’enfant, la famille prétextera une mauvaise grippe. Charlotte apprendra la vérité sur le tard. L’arrière grand mère, la tante, la mère. Le calcul est simple. La logique imparable:
 
« Treize années séparent la mort de sa mère de celle de sa tante
Tout comme la mort de sa mère et celle de sa grand-mère.

(…)
1953 sera donc l’année de son suicide« .
 

 

Le « mauvais sang » que Charlotte porte en elle, cette mélancolie contre laquelle elle lutte sans relâche va bientôt prendre un autre visage. En 1939  le « mauvais sang » c’est aussi et d’abord être née dans une famille juive et se voir peu à peu exclue de toutes les strates de la société. C’est vivre la peur au ventre. Subir des humiliations permanentes. Charlotte est cernée sur tous les fronts. La folie qu’elle porte en elle et celle qui gagne le monde. Sa seule échappatoire: Créer. La jeune fille va découvrir sa vocation lors d’un voyage en Italie. Plus rien désormais ne va compter, hormis la peinture. Charlotte composera son œuvre « Vie? ou Théâtre? » en moins de deux ans dans le sud-est de la France où elle se réfugiera pensant échapper aux nazis. Là, elle peindra sans relâche des centaines de gouaches assorties de textes et de musiques faisant revivre les membres de sa famille et les hommes qu’elle a aimé. Au médecin à qui elle confiera son travail, elle fera cette confidence : « C’est toute ma vie« . Phrase prophétique. Charlotte mourra  à Auschwitz à l’âge de 26 ans laissant une œuvre lumineuse arrachée à la noirceur du monde.
 
David Foenkinos ne pouvait pas ne pas écrire sur Charlotte Salomon. Une nécessité palpable qui explique sans doute le succès de ce livre maintes fois abandonné avant que ne s’impose le choix d’une prose en vers libre. Une forme singulière qui confère à l’ensemble du roman une sorte de naïveté contrastant avec la noirceur du propos et qui n’est pas sans rappeler l’univers de Charlotte Salomon. On ne pouvait rêver plus belle osmose entre un auteur et son sujet.

 

 

Charlotte – David Foenkinos – Gallimard – 224 pages

La critique Littéraire desmotsdeminuit.fr

La page facebook des mots de minuit, une suite…  Abonnez-vous pour être alerté de toutes les nouvelles publications.

@desmotsdeminuit