Abandonner son soutien-gorge est-il de gauche? Une bergère contre vents et marées… 🐑 #98

Liberté...
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Portrait de Gabrielle d’Estrée et de sa sœur (anonyme, vers 1594). Graphisme Stéphanie Maubé

Dans mon entourage, de plus en plus de femmes cessent de porter un soutien-gorge. Est-ce une tendance dans l’air du temps, ou puis-je imputer ce ressenti au fait qu’elles parlent plus ouvertement de ce choix?

Je me souviens que l’achat de mon premier soutien-gorge a été une grande fierté. Dans le vestiaire de gym du collège, cette haute distinction nous faisait passer illico au statut de meuf cool, au même titre que l’exhibition d’un tube de déodorant. Le message de ces deux objets est d’ailleurs le même: “Mes hormones ont pris le pouvoir, je ne suis plus une gamine moi”. Je pourrais presque citer dans l’ordre le prénom des filles leader en matière de soutif: Ursula et Ghislaine (normal, des redoublantes), puis Claudia et Caroline… Cette dernière était d’ailleurs soupçonnée de raccourcir exagérément ses bretelles pour rehausser les seins qu’elle portait très haut. Il me semble que c’était en classe de 5ème que notre poitrine naissante acquérait le besoin d’être pudiquement traitée.
Et un soutien-gorge, c’est pire qu’une drogue / un mariage / une prêtrise: c’est un engagement à vie. À partir du moment où l’on revêt le premier, on ne s’en passe plus jamais. Trop peur d’avoir les seins qui tombent.

Tribu Amazonienne (photo Fiona Watson)

Peur accentuée avec les années qui passent car les tissus de suspension perdant en tonicité à force de ne pas être sollicités, ils nous donnent une impression de lourdeur inconfortable dès que le sein est laissé libre.

Dormir en soutien-gorge

L’inconfort ressenti m’a même poussée, à une certaine période, à dormir en soutien-gorge. Et puis un jour, agacée d’être esclave de ce bout de textile comme du spectre des seins qui s’affaissent, j’ai décidé de ne plus en porter. Le fait d’en parler autour de moi a délié les langues et beaucoup de femmes m’ont dévoilé s’en passer depuis longtemps. Indépendamment de la taille de leur poitrine, elles n’avaient tout simplement jamais aimé cette forme d’oppression physique qu’elle avait la possibilité de ne pas s’imposer puisqu’il s’agit d’une pratique invisible. Apprenant cela, difficile de ne pas observer à la dérobée leurs attributs pour analyser si la gravité avait eu raison de leur silhouette. Aucun méfait du temps visible à déplorer, mais peut-être était-ce dû à leur choix vestimentaires, davantage orienté vers des matières souples et naturelles que vers des tailleurs cintrés et des chemisiers à lavallière.
Comme je ne fréquente plus personne qui s’habille en tailleur-chemisier, difficile de faire une véritable comparaison. Travailler dans une grande entreprise du tertiaire permet difficilement l’expérience: une working girl ne peut pas prendre le risque de rendre perceptibles des seins qui ballottent ou pointent, sous peine d’être accusée de vulgarité ou de laisser-aller. Bref, sous peine de devoir le payer professionnellement.
Voilà sans doute l’origine du strophium ou cravate de sein: dans l’Antiquité, les femmes enroulaient leur torse dans une bande de tissu (souvent du lin) qui permettait de maintenir et gommer la poitrine, notamment pour effectuer des épreuves sportives.

S’en est suivi une éprouvante modulation de la forme du buste idéal. Entre le Moyen-Âge qui célèbre les poitrines plates et infantiles, le 16ème siècle qui les représente fermes et bien ronds, les années 50 où on les veut pointus comme des obus, en passant par l’épouvantable instrument de torture qu’est le corset, cet organe féminin a traversé l’histoire comme un enjeu de société. Notons que ces représentations dans l’espace public concernent les milieux nantis, où le corps de la femme s’exhibe comme ornement social.
Du côté des travailleuses, on n’a pas de temps de cerveau disponible à consacrer à l’esthétique de ses pare-chocs: on vit avec ceux qu’on a et puis c’est tout. Les paysannes couvrent les leurs d’un lâche corselet, et les nourrices ont une vision pratique et laitière de ce qui est leur outil de travail.

Les rurales portent un corselet apparent et non caché qui se ferme devant, parce que contrairement à Scarlett O Hara, elles n’ont personne pour le leur lacer dans ce dos chaque matin (détail de La Récolte du Foin de Joseph Julien)

Arrivé de la cour d’Espagne au XVIème siècle, le corset rigide symbolise d’abord une forme de droiture morale qui séduit les différentes cours d’Europe puis la haute bourgeoisie. Sa forme évolue en fonction de la manière dont on souhaite modeler le corps des femmes, entre pudeur et séduction, voire exhibition. Pendant quatre siècles, les seins sont tantôt rehaussés, tantôt portés bas, l’arrondi du ventre est parfois respecté, parfois gommé, les hanches sont souhaitées larges ou étroites, la cambrure artificiellement accentuée ou bien annihilée, etc. Vers 1850, on assiste à une réduction drastique du tour de taille, conférant au corps féminin des proportions inhumaines. Le corset n’a été un étau si couvrant et si rigide qu’à ce moment de l’Histoire, ce qui conduit certains médecins à dénoncer ses méfaits sur la santé, dans la lignée d’un cheminement amorcé par Rousseau contre l’enfermement du corps.

De l’apparition du bonnet

Au  début du XXème siècle, on assiste à différentes tentatives pour rendre le corset plus supportable: il est scindé en deux (le haut tenu par des bretelles, le bas conçu comme une gaine), sa forme évolue un peu,  il enveloppe séparément les deux seins, etc. Ces évolutions ne prennent pas franchement et c’est grâce au départ des hommes au front en 1914 que les femmes, ouvrières comme paysannes, s’affranchissent définitivement de ce carcan. Motif: pour remplacer efficacement les hommes absents et faire tourner le pays, il faut être libre de ses mouvements.
Les ébauches de soutien-gorge progressent alors très vite, autant en terme de matière et de confort que d’adaptation à la diversité des poitrines. En 1928 apparaît le système de notation de sa taille, définie par le tour du torse (en centimètres en Europe, en pouces aux Etats-Unis) et la profondeur du bonnet (de la lettre A à la lettre F).

En 1968, il sert de symbole aux féministes pour dénoncer une société bourgeoise et misogyne. Elles n’en pouvaient plus des Betty Page et autres pin-up ultra sexualisées. Elles ne le brûlent pas mais le jettent dans une Poubelle de la Liberté. À leur suite, le rejet du soutif reste idéologique et très marquant socialement: l’abolir est une prise de position libertaire délibérément à gauche.

Et maintenant ?

Le refus du soutien-gorge ressemble moins à un choix personnel qu’à une revendication politique forte. D’ailleurs, notre relation à ce sous-vêtement entre-t-elle dans les valeurs qu’une mère transmet à sa fille, ou bien est-ce une manière de couper le cordon en adoptant une pratique différente de son milieu d’origine?
Ne souhaitant pas être cataloguées idéologiquement (et surtout pas par une société à dominante masculine) la plupart des femmes restent discrètes sur leur pratique. Mais alors, comment savoir combien s’en sont affranchies? Et qui sont-elles? En Scandinavie, un sondage a été réalisé: 95% des femmes n’en portent pas. Dans les pays plus latins, une cadre sup’ ou une femme politique sera scrutée et son choix sera forcément interprété comme un acte militant. Donc prompt à déchaîner des passions sociétales dignes du débat sur le burkini.
Entre soixante-huitardes grisonnantes et FEMEN ayant fait de cette démarche leur signature, on est moyennement crédibles quand on défend qu’on n’en porte pas juste pour cause d’inconfort et de muscles suffisamment toniques.

Extrait de L’obsolescence programmée de nos sentiments (Bande-dessinée de Zidrou et De Jongh Aimée, Dargaud Editions)

Finissons cette réflexion par une récupération sans vergogne: la création de la “Journée sans Soutif” (“No Bra Day”) le 13 octobre pour lutter contre le cancer du sein. Je n’ai pas compris le rapport et je déteste les Journées Des Grandes Causes. Je remarque cependant que les visuels associés à cette campagne montrent des poitrines jeunes, généreuses, exagérément fermes et fantasmagoriques qui n’incitent les femmes ni à la discrétion d’un quotidien confortable, ni à désexualiser cet organe avec lequel la moitié de la population mondiale vit sans souhaiter en faire un quelconque étendard clivant.

 

♦ Stéphanie Maubé invitée de l’Emission # 578 (7/03/2019)
♦ Stéphanie Maubé, le film “Jeune Bergère” de Delphine Détrie (sortie: 27/02/2019)♦ Stéphanie Maubé dans l’émission “Les pieds sur terre” – France Culture: (ré)écouter (07/04/2015)

♦ Le portrait de Stéphanie Maubé dans Libération (26/02/2019)
♦ Stéphanie Maubé dans l’émission de France Inter On va déguster“: (ré)écouter (6 mai 2018)

♦ Le site de Stéphanie Maubé

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