Les revenants de la guerre đŸ‡ș🇾 Les carnets d’ailleurs de Marco et Paula #257

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Drapeau symbolisant les 1 892 vétérans et militaires en service morts par suicide entre janvier et mars 2014, plantés à la fin 2014 sur le National Mall à Washington DC © Stephen Crowley/The New York Times

Paula se demande si on se soucie vraiment des vétérans, ici, en Amérique.


Parfois, je feuillette le journal local au petit-dĂ©jeuner. Le plus souvent, les nouvelles me plongent dans un grand dĂ©sarroi dont je ne m’extirpe que par des vitupĂ©rations qui, Ă  dĂ©faut d’ĂȘtre convaincantes, me font du bien. Mais l’autre matin, bien m’en a pris car je suis partie dans un grand Ă©clat de rire, ce qui est fort rĂ©jouissant et rare.
Dans les colonnes politiques se nichait une pĂ©pite: pour diminuer le nombre de suicides parmi les vĂ©tĂ©rans, « le grand menteur » avait conçu un nouveau plan pour rĂ©aliser de « gros, gros progrĂšs trĂšs, trĂšs vite », ce qui serait bienvenu en annĂ©e Ă©lectorale. Le journal avait choisi de ne citer que trois directives, Ă  chacun d’en tirer ses conclusions.

Securiser l’outil de travail …

La premiĂšre semble parfaitement appropriĂ©e, car elle porte sur les armes Ă  feu qui dans ce pays sont le moyen le plus utilisĂ© par les suicidaires, quels qu’ils soient. Mais la lecture des dĂ©tails douche mon optimisme. Il ne s’agit pas de rĂšglementer la possession des armes Ă  feu (60% des foyers en possĂšdent une en zone rurale et 50% en zone urbaine), mais de les sĂ©curiser. C’est une mesure bien surprenante s’adressant Ă  des vĂ©tĂ©rans dont les armes ont Ă©tĂ© le principal outil de travail.
La seconde Ă©voque des programmes d’amĂ©lioration du bien-ĂȘtre au travail, parfaitement vagues et consensuels, encore faudrait-il que les vĂ©tĂ©rans soient en Ă©tat de travailler. On estime qu’un tiers des vĂ©tĂ©rans de retour d’Irak et d’Afghanistan souffrent de troubles mentaux.  Beaucoup d’entre eux utilisent les drogues ou l’alcool pour Ă©loigner leurs dĂ©mons.
La troisiĂšme est la cerise sur le gĂąteau: le gouvernement (ou les États?) va installer de nouvelles barriĂšres le long des voies ferrĂ©es et sur les ponts. Ça, c’est une sacrĂ©e mesure qui va faire baisser les statistiques.

Vietnam Memorial Wall in Washington © defence.gov

Lorsque je pense aux anciens combattants, – la traduction correcte du mot veteran (ou vet) – me viennent Ă  l’esprit les derniers rescapĂ©s des combattants de la seconde guerre mondiale ou de la guerre d’AlgĂ©rie. Je vois plutĂŽt des vieux messieurs (peu de femmes, alors dans les rangs) auxquels on pense (ou pas) les 11 novembre. Il serait un peu plus d’un million Ă  dĂ©tenir une carte française d’ancien combattant, y compris les anciens ressortissants des ex-colonies. Au Tchad, l’an passĂ©, lors du 14 juillet, j’ai d’ailleurs eu l’opportunitĂ© d’aller saluer quelques trĂšs vieux Tchadiens ayant revĂȘtu l’uniforme français (d’époque?) pour l’occasion; c’était Ă©mouvant. C’est vrai, il y a quelques plus jeunes, ceux des opĂ©rations extĂ©rieures.

18 millions d’anciens combattants…

Aux États-Unis, les anciens combattants sont prĂšs de dix-huit millions (soit 7% de la population adulte). Ils sont nombreux, Ă  la taille du pays et de son interventionnisme militaire. Ils sont plus jeunes et comprennent beaucoup plus de femmes. Parfois, ils sont Ă  l’honneur, comme le mois passĂ©, lors du Memorial Day (un grand moment de soldes, par ailleurs), la fĂȘte nationale du 4 juillet et le Veteran Day le 11 novembre. Souvent, ils peinent Ă  se rĂ©intĂ©grer. Je dĂ©couvre que les suicides des vĂ©tĂ©rans sont un rĂ©el sujet de prĂ©occupation politique et sociĂ©tale, rĂ©sultant en mesures d’accompagnement accru en faveur des anciens combattants. RĂ©sultat, de 2015 Ă  2019, on serait passĂ© de 22 suicides par jour Ă  17, mais cela rĂ©sulterait plus d’une diffĂ©rence de mode de comptage, prĂ©cise un site qui leur est consacrĂ©.
« Le grand menteur » a choisi des mesurettes avec rĂ©sultats rapides et s’est bien gardĂ© de s’attaquer aux problĂšmes de fond – c’est Ă©videmment trop compliquĂ© – ce qui voudrait dire apporter un soutien aux programmes de logements sociaux, Ă  la formation professionnelle et Ă  l’accĂšs aux soins mĂ©dicaux, des mesures qui sont souhaitĂ©es par des reprĂ©sentants de vĂ©tĂ©rans.
Et puis, il faut relativiser ce problĂšme. Aux États-Unis, les vĂ©tĂ©rans ne sont pas les seuls Ă  se suicider, mĂȘme s’ils ont une fois et demie plus de « chance » de mourir par suicide (plus de deux fois chez les femmes) que ceux qui n’ont jamais combattu. Le taux national de suicides ne cesse d’augmenter (de 30% depuis 1999). On meurt deux fois plus de suicide que d’homicide : rĂ©cession Ă©conomique de 2008, dĂ©pendance aux opioĂŻdes, maladies mentales non diagnostiquĂ©es, accĂšs facile aux armes Ă  feu. Un cocktail efficace.

Moins de monde…

Une bonne nouvelle pour finir : le meeting Ă©lectoral dans l’Oklahoma du « grand menteur » n’a finalement pas attirĂ© grand monde, ce qui l’a quelque peu agacĂ©. Son Ă©quipe de campagne claironnait qu’un million de tickets d’entrĂ©e avaient Ă©tĂ© rĂ©servĂ©s en ligne. À l’arrivĂ©e, environ 6 200 places seulement sur les 19 000 du stade Ă©taient occupĂ©es (et les espaces amĂ©nagĂ©s en extĂ©rieur pour la foultitude annoncĂ©e sont restĂ©es inemployĂ©es.
Toutefois, il semble que la raison n’en soit pas le dĂ©samour des Ă©lecteurs rĂ©publicains.
Ni la peur de la COVID-19 (pandĂ©mie toujours bien active mais dont la prĂ©vention est ici un gag).  Ni les activistes anti-trumpistes (prĂ©sents mais pas en trĂšs grand nombre) qui ont bloquĂ© les supporters. Divers journaux Ă©crivent que l’Ă©quipe de campagne de Trump s’est fait « rouler » dans la farine par les jeunes internautes fans de K-Pop, les boys-bands sud-corĂ©ens*. Les fans se seraient passĂ© le mot pour prĂ©-rĂ©server en ligne un maximum de place pour le meeting, afin d’empĂȘcher les vrais supporters de Trump de s’agglutiner autour des discours suprĂ©macistes de leur leader.  

Heu
 ce mode d’intervention, je ne suis finalement pas certaine que ce soit une bonne nouvelle.

Le stade pendant le discours de M. Trump © Doug Mills/The New York Times

* Ces groupes qui se surnomment les « K-pop-Stans » connaissent par cƓur les secrets des algorithmes qui font que leurs vidĂ©os virales vont ĂȘtre vues par le plus grand nombre… et depuis quelques semaines ils semblent se piquer de politique amĂ©ricaine. 

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