La technique du flamant rose contre huit petites notes. #15

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C’est une leçon que j’ai reçue il y a plus de quarante ans et je m’en souviens comme si j’avais assisté à un truc de magicien qui tord le réel et déroute. Qui éclaire aussi. Une anomalie qui ne cesse d’intriguer et de me rassurer. Une illusion, un piège à certitudes. Une libération. Retour en arrière. Un apprentissage inoubliable.

En juillet 1977 ou 1978, mon été qui se voulait studieux (les concours au conservatoire débutaient deux mois plus tard) commença très mal. Dès les premiers jours, j’eus un caillou dans la chaussure qui ne cessa de me torturer sans que je puisse l’enlever pour continuer à marcher normalement. Je m’explique.
J’avais quatre pièces à travailler. À l’usure, heure après heure, grâce à des centaines de répétitions, j’arrivais assez vite à dominer 99,99% des partitions que je devais maîtriser pour les auditions avec mon professeur à l’automne. J’avais bossé, beaucoup, mais pourtant, un rien, un tout petit rien, m’empêcha de dormir, presque de manger, presque de jouer. Huit petites notes qui n’avaient l’air de rien mais qui me résistèrent comme un mur. Pas moyen, en cet été 77, de me les mettre dans les doigts. Impossible de les oublier, même quarante ans plus tard. Doubles-croches, tempo 160: Mi-la-sol#-ré-fa-si-do#-ré, je m’en souviens encore comme on se souvient d’une blessure. Ce trait-torture devait être joué à toute vitesse mais mes doigts, sans que je comprenne pourquoi, refusaient de se plier à la gymnastique exigée par le compositeur. J’avais pourtant essayé lentement, en brisant les rythmes, en l’apprenant par cœur, mais pas moyen, il y avait toujours ce petit roc, une faille minuscule qui interrompaient le reste de mon interprétation et la jetaient à terre. Et plus je m’obstinais, plus je me cassais la figure. Canards et fausses notes au programme. Au bout d’une semaine de labeur, je m’étais retrouvé totalement bloqué par ces huit petites notes diaboliques. Impossible de penser à autre chose. Ce trait de virtuosité envahissait jusqu’à mes rêves, les transformant en cauchemars. Et le lendemain, je réessayais. Les huit notes étaient en haut de la deuxième page. Mais dès les premières notes de la première page, je ne pensais plus qu’à ce qui m’attendait à la page suivante que je vivais un gouffre et un piège. Plus je me rapprochais du moment, plus ma tension respiratoire défaillait, plus j’étais sûr que j’aillais me planter, et plus je me plantais. À la fin du mois de juillet, à cause de ces huit petites notes traîtresses, je me retrouvais dans un état proche de la dépression. J’exagère à peine. Aucun autre morceau ne m’intéressait, ces huit petites notes que je ne n’arrivais pas à mettre en musique avaient tout gâché.
Quand j’arrivais au conservatoire en septembre, je devais faire peine à voir. Aussitôt, mon professeur, G.A. le vit et s’en inquiéta comme un père bienveillant s’inquiète pour ses enfants.
” – C’est Prokofiev, monsieur… Y’pas moyen… Y’a un passage que je n’arrive pas à négocier… Et chaque fois, je le sais, c’est la catastrophe…” 
Je revois la scène. Derrière ses sourcils broussailleux, le doux regard du maître fouillant au fond de mes yeux comme s’il y cherchait la raison de mon blocage face à ces huit notes. Je le revois se frottant le menton, réfléchissant, et je l’entends encore me demandant la chose la plus incongrue de mon parcours d’apprentis musicien:
” – Tu vas me jouer le début de cette sonate, mais je voudrais que tu me la joues en équilibre sur un pied. Comme un flamant rose!
Le flamant rose

– Pardon ?
– Oui, en équilibre. Mais si tu perds l’équilibre pendant que tu joues, tu devras faire dix pompes devant tous les autres élèves (rires parmi mes camarades).”

À ce moment précis, je l’avoue, j’ai douté de la santé mentale de mon professeur, tout en étant sûr que l’humiliation de faire des pompes me serait fatale. À quels jeux sadiques voulait jouer l’illustre pédagogue? Pas la moindre idée.
Mais j’ai obéi. Comment pouvait-il en être autrement? Et j’ai commencé cette sonate, avec l’allégresse d’un bœuf qui part à l’abattoir, avec l’optimisme d’un soldat qui monte au front sous la mitraille. Et arriva ce qui devait arriver, mi-la-sol#-ré et couic! Mes camarades, se délectant de la scène, ont pouffé jusqu’à ce que le maître, d’un geste coupant, les fasse taire.
J’ai fait les dix pompes, sur l’estrade face au pupitre, rouge de honte et d’efforts mélangés.
” – Recommence! Et fais attention à ton équilibre. Tu dois y arriver!”
Et j’ai recommencé, mais cette fois-ci, en faisant extrêmement attention à la manière de poser mon pied, à celle de replier mon autre jambe, à la répartition du poids de mon corps. À cet instant, sans le savoir, j’avais complètement oublié les pièges de Prokofiev, pour ne me concentrer que sur les lois de l’équilibre. Mais j’ignorai, alors que j’attaquai les premières notes, ce renversement de mes préoccupations. Deux fois j’ai failli poser pied à terre, mais dans un habile mouvement de balancier, j’ai retrouvé l’équilibre. Et tout à coup… le morceau était fini. Je n’ai pensé qu’à ma victoire d’équilibriste. Plus de pompes, voilà, ce fut ma première pensée. Mais face à moi, le visage hilare de mon professeur, me déstabilisa. Qu’il y a-t-il de si marrant ?

” – Tu as vu?
– Oui, monsieur, j’ai réussi à ne pas tomber…
– Mais non… Bougre de couillon… Tu as réussi à jouer les huit petites notes qui te résistaient!”

J’ai eu l’impression de recevoir un coup sur la tête. Ou plutôt de me réveiller d’une séance d’hypnotisme. Tout occupé à assurer la réussite de mon exercice d’équilibriste, mon cerveau avait totalement oublié qu’il avait jugé ce trait inaccessible et angoissant, et tout concentré sur les mouvements instables de ma posture, il m’avait permis de réussir ce que durant tout l’été je n’avais pas réussi.
” – T’as vu, on a trompé ton cerveau en l’occupant ailleurs. Il n’a pas pu t’empêcher de jouer ce que tu savais sans le savoir. On a réussi à masquer la peur qui te paralysait. Pas mal, non? “
Je n’ai jamais oublié ce petit truc piqué au flamant rose. Et je m’en suis souvent servi. Et pas que pour la musique. 
Bonne semaine. Sur une ou deux jambes.

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