“Duchemin de traverse” #10. Par les temps qui courent (II) …

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“Duchemin de Traverse” (DDT) est le feuilleton graphique de l’Ă©tĂ© sur DMDM… Il dit en couleur, en jouant et en distordant les mots une tristesse, un Ă©tat d’ĂąmeS ou une humeur caustique du moment -dit brutalement: “un coup de gueule”- inspirĂ©e par l’actualitĂ©. Bref, un point de vue vidĂ©o et citoyen, un questionnement, une rĂ©action, une distance posĂ©s face Ă  des temps incertains.

Des mots pour dire “Je suis Charlie”! (part. II)

L’auteur de DDT dit ses exaspĂ©rations, ses interrogations, ses stupĂ©factions. Il rĂ©agit Ă  un texte -aujourd’hui celui-ci publiĂ© l’annĂ©e derniĂšre-, un chiffre, une phrase, une image. Il livre sa part de vĂ©ritĂ© pour faire savoir, donner l’envie de partager, susciter des commentaires et des avis. Son but: ne pas ĂȘtre seul Ă  s’Ă©tonner ou Ă  s’indigner. 
Le texte “Prendre dates” a Ă©tĂ© Ă©crit par l’historien Patrick Boucheron et l’Ă©crivain Mathieu Riboulet aprĂšs l’attentat qui a visĂ© Charlie en 2015.
C’était Ă  Paris, en janvier 2015. Comment oublier l’état oĂč nous fĂ»mes, l’escorte des stupĂ©factions qui, d’un coup, plia nos Ăąmes ? On se regardait incrĂ©dules, effrayĂ©s, immensĂ©ment tristes. Ce sont des deuils ou des peines privĂ©s qui d’ordinaire font cela, ce pli, mais lorsqu’on est des millions Ă  le ressentir ainsi, il n’y a pas Ă  discuter, on sait d’instinct que c’est cela l’histoire.

Ça a eu lieu. Et ce lieu est ici, juste lĂ , si prĂšs de nous. Quel est ce nous et jusqu’oĂč va-t-il nous engager ? Cela on ne pouvait le savoir, et c’est pourquoi il valait mieux se taire ou en dire le moins possible — sinon aux amis, qui sont lĂ  pour faire parler nos silences. Ensuite vient le moment rĂ©ellement dangereux : lorsque tout cela devient supportable. On ne choisit pas non plus ce moment. Un matin, il faut bien se rendre Ă  l’évidence : on est passĂ© Ă  autre chose, de l’autre cĂŽtĂ© du pli. C’est gĂ©nĂ©ralement lĂ  que commence la catastrophe, qui est continuation du pire.

Il ne vaudrait mieux pas. Il vaudrait mieux prendre date. Ou disons plutĂŽt : prendre dates. Car il y en eut plusieurs, et mieux vaut commencer par patiemment les circonscrire. On n’écrit pas pour autre chose : nommer et dater, cerner le temps, ralentir l’oubli. Tenter d’ĂȘtre juste, n’est-ce pas ce que requiert l’aujourd’hui ? Sans hĂąte, oui, mais il ne faut pas trop tarder non plus. Avec dĂ©licatesse, certainement, mais on exigera de nous un peu de vĂ©hĂ©mence. Il faudra bien trancher, dĂ©cider qui il y a derriĂšre ce nous et ceux qu’il laisse Ă  distance. Faisons cela ensemble, si tu le veux bien – toi et moi, l’un aprĂšs l’autre, lentement, pour rĂ©apprendre Ă  poser une voix sur les choses. Commençons, on verra bien oĂč cela nous mĂšne. D’autres prendront alors le relais. Mais commençons, pour s’îter du crĂąne cet engourdissement du dĂ©sastre.

Il y eut un moment, le 7 janvier, oĂč l’on disait : douze morts, et on ne connaissait pas encore les noms ; on aurait pu deviner en y pensant un peu mais on prĂ©fĂ©rait ne pas. Nous sommes encore dans cette suspension du temps, ne sachant pas trĂšs bien ce qui est mort en nous et ce qui a survĂ©cu dans le pli. Maintenant, un peu de courage, prendre dates c’est aussi entrer dans l’obscuritĂ© de cette piĂšce sanglante et y mettre de l’ordre. Il faut prendre soin de ceux qui restent et enterrer les morts. On n’écrit pas autre chose. Des tombeaux.” Â©Verdier

 

 

La sĂ©rie DDT sur desmotsdeminuit… 



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