🎭 “Mary Said What She Said”, la reine Isabelle Huppert magnifiĂ©e par le regard de Robert Wilson

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© Lucie Jansch TEXT Darryl Pinckney CONCEPT, SET, LIGHT DESIGN AND DIRECTION Robert Wilson WITH Isabelle Huppert MUSIC Ludovico Einaudi COSTUMES Jacques Reynaud DIRECTION COLLABORATION Charles Chemin SET DESIGN COLLABORATION Annick Lavallée-Benny LIGHTING DESIGN COLLABORATION Xavier Baron TRANSLATION FROM ENGLISH Fabrice Scott

L’actrice impressionne dans ce monologue inspirĂ© de la vie de Marie Stuart oĂč, alors qu’elle s’apprĂȘte Ă  avoir la tĂȘte tranchĂ©e, celle qui fut souveraine de France et d’Ecosse se remĂ©more les temps forts d’une vie tumultueuse. Un spectacle d’une intensitĂ© et d’une puissance plastique rares menĂ© de main de maĂźtre par le metteur en scĂšne au mieux de sa forme.

 

Le rideau ouvert c’est d’abord une ombre qui apparaĂźt sur un fond lumineux. Une ombre Ă  contre-jour ou pour ĂȘtre plus prĂ©cis une silhouette dont les contours fluctuent. La scĂšne lĂ©gĂšrement inclinĂ©e Ă©voque le versant d’une colline se dressant contre un ciel changeant. Parfaitement intĂ©grĂ©e au dĂ©cor dont elle constitue Ă  sa maniĂšre un Ă©lĂ©ment, cette figure indiscernable au point qu’on se demande parfois si elle fait face Ă  la salle ou si elle lui tourne le dos se tient en haut de la pente.
Ce qui frappe aussitĂŽt c’est son isolement dans l’espace nu du plateau. Ce qui frappe aussi c’est l’extraordinaire capacitĂ© de Robert Wilson Ă  conjuguer en un tout indissociable sens plastique et dramaturgie comme si les deux ne faisaient qu’un pour, en Ă  peine quelques secondes, donner vie Ă  une atmosphĂšre d’une extrĂȘme densitĂ©. L’effet est d’autant plus impressionnant que tout semble figĂ© ou presque Ă  croire que l’on est en train de contempler un tableau impeccablement proportionnĂ©.
Et pourtant dans ce Mary Said What She Said, crĂ©Ă© Ă  l’Espace Cardin – ThĂ©Ăątre de la Ville, nous sommes bel et bien confrontĂ©s Ă  une intense agitation. Celle qui anime Marie Stuart, reine d’Ecosse et de France – elle aurait pu aussi prĂ©tendre au trĂŽne d’Angleterre – Ă  la veille de son exĂ©cution. Pour interprĂ©ter ce personnage d’exception, le metteur en scĂšne a fait appel Ă  Isabelle Huppert, dont c’est peu dire qu’elle brille de toute sa flamme dans ce rĂŽle quasiment Ă©crit pour elle.

© Lucie Jansch

Robert Wilson a dĂ©jĂ  dirigĂ© l’actrice dans Orlando, d’aprĂšs Virginia Woolf et dans Quartett d’Heiner MĂŒller d’aprĂšs Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos oĂč elle jouait la Marquise de Merteuil. Il y a entre eux une entente qui relĂšve presque de l’évidence. Et il faut bien cela pour entrer dans ce qui ressemble de prime abord Ă  un moule tant la direction d’acteur impose ici un jeu d’une prĂ©cision diabolique au point qu’on pourrait quasiment parler de chorĂ©graphie.
Tout l’art de la comĂ©dienne consiste alors Ă  donner Ă  ce qui autrement ressemblerait Ă  un carcan une force inouĂŻe comme si ses capacitĂ©s expressives en Ă©taient dĂ©cuplĂ©es. Isabelle Huppert a souvent expliquĂ© Ă  ce propos Ă  quel point ce qui est en apparence une contrainte s’avĂšre au contraire un formidable stimulant; elle parle mĂȘme de “trĂšs grande libertĂ©“. Et c’est bien ce qui se passe dans ce monologue oĂč une personnalitĂ© Ă  la fois fictive et historique revient sur les aspects les plus saillants de sa vie tels que les a reconstituĂ©s le dramaturge et romancier Darryl Pinckney, auteur du texte du spectacle.
D’emblĂ©e elle s’exprime d’un ton soutenu marquĂ© par l’urgence de tout ce qui se bouscule dans sa tĂȘte. Elle se parle Ă  elle-mĂȘme; nous la cueillons en quelque sorte dans son intimitĂ©. Or Ă©trangement ce monologue intĂ©rieur donne l’impression que plusieurs voix se font concurrence en elle, comme si elle Ă©tait mentalement traversĂ©e par des courants de pensĂ©e contradictoires. Impression accentuĂ©e par l’effet de saturation dĂ» Ă  la musique trĂšs dense d’inspiration baroque de Ludovico Einaudi dont le tempo accĂ©lĂ©rĂ© contribue de façon dĂ©cisive Ă  ce climat remuant Ă©voquant des vagues qui se jetteraient les unes contres autres.

Accusée de meurtre

Au thĂ©Ăątre, on connaĂźt surtout Marie Stuart Ă  travers le drame que Schiller lui a consacrĂ©. Cousine d’Elisabeth 1er, laquelle la soupçonnant de conspirer contre elle la condamnera Ă  avoir la tĂȘte tranchĂ©e, Marie Stuart a Ă©tĂ© reine de France pendant un an. À la mort de son mari, François II, elle retourne en Ecosse. Elle Ă©pouse alors son cousin Henry Stuart qui mourra bientĂŽt assassinĂ©. Elle se marie ensuite avec Bothwell, son amant. Plus tard Marie sera accusĂ©e du meurtre d’Henry Stuart. Ses liens avec la France et le fait qu’elle soit catholique lui ont valu de passer dix-huit ans de sa vie en prison.
Le texte du spectacle s’inspire plus du livre que Stefan Zweig a consacrĂ© Ă  Marie Stuart que de la piĂšce de Schiller. Darryl Pinckney a aussi consultĂ© sa correspondance et, en particulier, une lettre adressĂ©e Ă  son beau-frĂšre, le roi de France Henri III Ă©crite Ă  la veille de son exĂ©cution. La derniĂšre partie du spectacle s’inspire de ce courrier d’adieu. On voit d’ailleurs la lettre d’un blanc immaculĂ© surgir soudain dans la main de l’actrice qui aprĂšs avoir craquĂ© une allumette s’apprĂȘte Ă  la brĂ»ler.
Ce bref moment concentre avec une pointe d’humour l’art incomparable de Robert Wilson. Car le fait de juxtaposer un papier blanc et une flamme suggĂšre aussitĂŽt l’image du papier enflammĂ© – comme si l’on avait affaire Ă  un idĂ©ogramme chinois. Mais l’illusion est promptement escamotĂ©e – la lettre ne brĂ»le pas, l’allumette s’éteint – tandis que le spectacle suit son cours impitoyable oĂč, jusqu’au bout, mĂ©lange de feu et de froideur, de sensualitĂ© et d’autoritĂ©, Isabelle Huppert transcende les apparences multiples de son personnage.

© Lucie Jansch

Sa dĂ©marche mesurĂ©e, ses gestes stylisĂ©s rappellent sur un mode dĂ©calĂ© ce qu’on imagine ĂȘtre l’étiquette de la cour – que ce soit celle de France oĂč elle passa son adolescence sous le rĂšgne d’Henri II (moments heureux oĂč Diane de Poitiers lui apprenait Ă  danser), ou celle d’Ecosse. Le bras recourbĂ© ses doigts tantĂŽt serrĂ©s Ă©voquent un face-Ă -main ou, au contraire, Ă©cartĂ©s un Ă©ventail.
Son visage transformĂ© par la lumiĂšre ne cesse de changer, Ă  croire que s’y reflĂštent les diffĂ©rentes phases de sa vie tandis qu’elle se les remĂ©more, entre bouffĂ©es de bonheur et tragĂ©die. Parfois, la bouche grand ouverte, figĂ©e dans un cri inarticulĂ©, son visage devient un masque. D’autre fois, elle est une poupĂ©e aux gestes curieusement mĂ©caniques, presque comiques.
Mais toujours elle reste une Ăąme vibrante au regard flamboyant. De cette tension entre deux aspects a priori incompatibles, de cette paradoxale juxtaposition de tendances antagonistes, naĂźt l’impact saisissant qui fait la rĂ©ussite de ce spectacle Ă  la fois fluide et compact oĂč le talent immense de la comĂ©dienne est plus que jamais magnifiĂ© par la maĂźtrise Ă©blouissante du metteur en scĂšne.

Mary Said What She Said, de et par Robert Wilson
avec Isabelle Huppert
texte Darryl Pinckney, musique Ludovico Einaudi
> jusqu’au 6 juillet au ThĂ©Ăątre de la Ville, Paris.

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