🎭 « ¿QuĂ© HarĂ© Yo Con Esta Espada? », le thĂ©Ăątre cannibale d’AngĂ©lica Liddell

0
907

La peau et sous la peau, les entrailles et les viscĂšres – la performeuse et dramaturge espagnole a sĂ©rieusement secouĂ© le public du festival d’Avignon au fil d’un spectacle au long cours Ă  l’érotisme trouble et remuant. À rebours de toutes nos idĂ©es reçues, elle sonde les zones les plus troubles de l’humain adoptant le point de vue du criminel.

Attaquer vite. D’emblĂ©e AngĂ©lica Liddell montre tout. L’origine du monde, mise Ă  nu en un clin d’Ɠil. Pas de chichis. On ne s’embarrasse pas de prĂ©liminaires. Enfin si, quand mĂȘme, cette citation de Cioran projetĂ©e en ouverture, une rĂ©flexion sur la France, dĂ©crite comme « étrangĂšre aux symboles puissants de la dĂ©sespĂ©rance ou aux dons impĂ©rieux de l’exclamation (
) », tĂ©moignant d’une mĂ©connaissance de l’histoire et de la littĂ©rature de notre pays – de Rabelais Ă  Antonin Artaud en passant par Pascal et la RĂ©volution Française – dĂ©concertante de la part d’un tel Ă©crivain.
 
Tout ça est vite balayĂ© par un assaut de guitares saturĂ©es du groupe hardcore amĂ©ricain HĂŒsker DĂŒ. AprĂšs quoi la prĂȘtresse AngĂ©lica Liddell peut entrer en scĂšne vĂȘtue, pas pour longtemps, d’une robe d’un blanc immaculĂ©. ÂżQuĂ© HarĂ© Yo Con Esta Espada? (Que ferais-je, moi, de cette Ă©pĂ©e?) est le deuxiĂšme spectacle que la dramaturge, comĂ©dienne et metteure en scĂšne espagnole prĂ©sentait au CloĂźtre des Carmes Ă  Avignon.

 

ÂżQuĂ© HarĂ© Yo Con Esta Espada? – Angelica Liddell

Japonais cannibale

C’est dans ce mĂȘme lieu que le public français avait pu dĂ©couvrir en 2011 avec Casa de la fuerza (La Maison de la force) la radicalitĂ© de son thĂ©Ăątre. De crĂ©ation en crĂ©ation, AngĂ©lica Liddell explore la part monstrueuse de l’ĂȘtre humain, assumant tour Ă  tour les rĂŽles du bourreau et de la victime; avec toujours ce choix dĂ©rangeant d’insister sur le fait que la victime serait consentante, ce qui revient tout bonnement Ă  entĂ©riner la vision du criminel.
 
Ses rĂ©fĂ©rences rĂ©currentes aux films du Japonais Koji Wakamatsu, mais aussi Ă  la Bible ou Ă  Shakespeare donnent une idĂ©e du territoire complexe oĂč elle s’efforce de se maintenir avec une rage et une obstination indĂ©boulonnables.
 
« Fair is foul and foul is fair » (Le beau est laid et le laid est beau), disent les sorciĂšres dans Macbeth. C’est par ces mots que commence la lettre qu’écrit AngĂ©lica Liddell au criminel japonais Issei Sagawa qui en 1981 assassina puis dĂ©coupa en morceaux sa compagne hollandaise aprĂšs lui avoir demandĂ© de lire un poĂšme. Ensuite il mangea une partie du corps dont le reste fut entreposĂ© dans un rĂ©frigĂ©rateur.
 
Cannibalisme, nĂ©crophilie et autres folies – dĂ©crites avec moult dĂ©tails – sont ainsi au menu de cette immersion dans les zones les plus perturbantes de la psychĂ© humaine. On y entend au passage des airs de Didon et EnĂ©e de Purcell, des extraits de l’Epitre de Saint-Paul aux Romains, sans oublier une Ă©vocation insistante de la tuerie du 13 novembre 2015 Ă  Paris.
 

Cinq heures

AngĂ©lica Liddell a sous-titrĂ© son spectacle Approche de la Loi et du problĂšme de la BeautĂ©. Il y a incontestablement une beautĂ© plastique profondĂ©ment prenante dans ce long rituel d’amour, de sexe, de violence et de mort oĂč s’exprimant Ă  la premiĂšre personne, avec parfois une diction d’une densitĂ© et d’une intensitĂ© telles que ses injonctions saccadĂ©es ont le dĂ©bit d’une mitraillette, elle s’efforce, pour citer Nietzsche, de se situer par delĂ  bien et mal.

 

 

ÂżQuĂ© HarĂ© Yo Con Esta Espada? – Angelica Liddell

 
Des Bacchantes nues aux cheveux blonds s’y flagellent Ă  coup de poulpes – jusqu’à ce que les corps flasques des bĂȘtes jonchent bientĂŽt le sol du CloĂźtre formant ça et lĂ  des flaques visqueuses et dĂ©gageant une forte odeur marine. Ces jeunes officiantes rĂ©apparaissent rĂ©guliĂšrement exĂ©cutant toutes sortes de figures plus ou moins chorĂ©graphiĂ©es. Elles sont parfois accompagnĂ©es par trois Japonais et une geisha au corps nu maquillĂ© de blanc.
 
EtirĂ© sur cinq heures, le spectacle s’achĂšve sur une Ă©vocation des MĂ©tamorphoses d’Ovide, mais surtout sur une de ces harangues dont AngĂ©lica Liddell a le secret. Harangue commencĂ©e sur une note d’humour, quand, aprĂšs le troisiĂšme entracte – soir de finale d’Euro de football oblige – , la performeuse annonce, malicieuse, dĂšs son entrĂ©e en scĂšne « Ha ganado Portugal » (le Portugal a gagnĂ©) et pousse des cris de joie. Elle en aurait sans doute fait de mĂȘme si la France l’avait emportĂ©. AngĂ©lica Liddell ne fait pas semblant, c’est une authentique fan de football.
 
TrĂšs vite elle retrouve sa verve pour lancer au public : « Nous sommes une bande de bouffons qui rĂ©primons nos dĂ©sirs ». Puis rĂ©sume en quelques mots son parti pris esthĂ©tique: « J’ai besoin d’envelopper les assassins dans un manteau de roi / pour supporter l’infamie continuelle des justes ». Se situer de l’autre cĂŽtĂ©, dans l’intolĂ©rable, le monstrueux, mĂȘler sa propre histoire Ă  celle des assassins rĂ©els ou imaginaires, pousser l’ñme humaine dans ses retranchements les plus inavouables, telle est la quĂȘte Ă©perdue Ă  laquelle se livre inlassablement au fil de crĂ©ations rarement consensuelles AngĂ©lica Liddell. Sa volontĂ© d’aller toujours plus loin dans la transgression n’est pas sans Ă©voquer Georges Bataille. En ce sens on peut parler Ă  propos de ce spectacle ,comme de l’ensemble de son Ɠuvre, d’expĂ©rience des limites.

Tout Avignon sur Des mots de minuit