Un art “gothique” africain? Les carnets d’ailleurs de Marco & Paula #192

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Marco, nomade de l’esprit, passe de la contemplation des dĂ©buts balbutiants de l’art gothique au XIIĂšme siĂšcle Ă  des spĂ©culations sur l’émergence d’un art africain moderne

Il faisait un froid de gueux cette fin d’aprĂšs-midi de dimanche, mais il y avait tout de mĂȘme une queue Ă  l’entrĂ©e du MusĂ©e de Cluny pour aller voir l’exposition “Naissance de l’art gothique. Saint-Denis, Paris, Chartres. 1135-1150”. Quand en dĂ©cembre, dans un couloir du mĂ©tro j’étais tombĂ© en arrĂȘt devant l’affiche annonçant l’exposition, Paula avait roulĂ© des yeux, laissant savoir qu’on ne l’y traĂźnerait pas. Comme d’autres. Paula repartie au Tchad, j’y allai donc seul.

 

 

De l’art gothique…  

Je ne vais pas non plus vous y traĂźner; il faut sans doute une forte fascination pour l’art gothique ou pour les romans de Huysmans pour aller se perdre en contemplation devant les subtils mouvements marquant l’émergence de la statuaire gothique qui, du portail de Chartres se propagea rapidement Ă  Saint-Denis puis Ă  travers le royaume capĂ©tien, encore peu Ă©tendu, il est vrai, en ce milieu du XIIĂšme siĂšcle.
J’aime l’art gothique, certes, mais ce qui m’a fascinĂ© vraiment c’est qu’il a Ă©tĂ© possible de retracer aussi minutieusement l’émergence d’un art, et comment celui-ci en une quinzaine d’annĂ©es supplanta dĂ©licatement, comme l’ogive supplanta la voĂ»te romane, des conventions sĂ©culaires pour ciseler un nouveau langage qui dominerait les quatre siĂšcles Ă  venir.

et de Louis VI le gros 

Mais ce mouvement eut pu ĂȘtre mort-nĂ©, comme bien d’autres, n’eĂ»t Ă©tĂ© quelques circonstances historiques particuliĂšres. Au dĂ©but du XIIĂšme siĂšcle, Louis VI le gros, roi des Francs, entreprit de mĂąter militairement les seigneurs qui, au sein et autour du domaine royal, avaient pour principal passe-temps de se rebeller ou de guerroyer l’un contre l’autre. Au dĂ©but des annĂ©es 1130, Louis VI avait fini de pacifier la rĂ©gion ce qui entraĂźna une nouvelle prospĂ©ritĂ© Ă©conomique. À moins que celle-ci, au contraire, n’eĂ»t Ă©tĂ© le ressort de cette entreprise politique.

Trois statues du tympan central du portail (façade ouest) de la cathédrale de Chartres

L’argent qui vint remplir les coffres des Ă©vĂȘchĂ©s et des communes nouvellement affranchies permit l’ouverture de chantiers pour agrandir et embellir les Ă©glises; les maĂźtres sculpteurs, ou Ă  tout le moins leurs cahiers d’esquisses et de croquis, se mirent Ă  circuler entre Chartres, Paris et Saint-Denis, puis plus loin. Les CroisĂ©s, de leur cĂŽtĂ©, avaient rapportĂ© de Byzance des objets d’art dĂ©coratif, notamment des icĂŽnes, dont on peut retrouver l’influence sur le drapĂ© des statues de la cathĂ©drale de Chartres. L’art gothique prenait son essor dans ce petit creuset de l’Isle de France.  
 
Le mouvement prit de l’ampleur avec l’extension politique et militaire du domaine des CapĂ©tiens, qui finirent par contrĂŽler Ă  la fin du XVIĂšme siĂšcle la majeure partie du territoire français, tandis que les innovations de la rĂ©volution industrielle – forge hydraulique, instruments agricoles plus performants, moulin Ă  vent Ă  pivots, etc. – augmentaient la productivitĂ©, que les surfaces cultivĂ©es arrachĂ©es Ă  la forĂȘt s’étendaient rapidement, et que la population, dont la moitiĂ© est ĂągĂ©e de moins de 20 ans, connaissait une forte croissance dĂ©mographique (passant en France de cinq millions d’habitants Ă  la fin du XĂšme siĂšcle Ă  plus de neuf millions Ă  la fin du XIIĂšme).  L’art gothique atteignit une de ses apogĂ©es avec la cathĂ©drale de Beauvais, dont la construction s’était Ă©talĂ©e sur plusieurs siĂšcles, quand en 1573, la flĂšche de 153 mĂštres terminĂ©e quatre ans auparavant s’écroula au cours d’une procession d’Ascension.

FrĂ©missement : une architecture africaine moderne …  

Quand je regarde l’Afrique aujourd’hui, j’y guette le signe de la possible Ă©mergence d’un art “gothique”. Aujourd’hui l’Afrique dĂ©friche Ă  son tour les forĂȘts et les savanes Ă  coups de machettes et de bulldozers, sa population est en pleine explosion dĂ©mographique (elle est estimĂ©e Ă  1,25 milliard de personnes, avec un taux de croissance annuelle de 2,5%), son Ă©conomie a accĂšs aux avancĂ©es technologiques qui bousculent mĂȘme les modes de production de ce qui fut le “Premier Monde”, et les pouvoirs politiques, aprĂšs l’exubĂ©rance des luttes anticolonialistes et des indĂ©pendances, se rationalisent progressivement. En mĂȘme temps, le marchĂ© de l’art international s’ouvre progressivement aux peintres et sculpteurs africains , tandis que l’on pressent les frĂ©missements d’une architecture africaine moderne
Le miracle gothique se reproduira-t-il en Afrique? Les frĂ©missements se transformeront ils en vagues? Les divergences entre l’Afrique contemporaine et le modĂšle mĂ©diĂ©val peuvent ĂȘtre profondes: la plupart des innovations technologiques mĂ©diĂ©vales Ă©taient indigĂšnes (avec parfois un apport des mondes arabe et chinois) quand l’innovation technique africaine ne parvient pas Ă  dĂ©passer l’expĂ©rimentation Ă  petite Ă©chelle; l’Europe mĂ©diĂ©vale devint progressivement la zone Ă©conomiquement la plus dynamique de la planĂšte, tandis que l’Afrique, aujourd’hui, est au fond de tous les classements; l’Église, les rois et les Ă©lites europĂ©ennes financĂšrent avec largesse l’art mĂ©diĂ©val, alors que le mĂ©cĂ©nat africain est rĂ©duit Ă  une peau de chagrin (mais peut-on financer des artistes quand les populations sont mal nourries, mal Ă©duquĂ©es, mal soignĂ©es?).

 

La banque de la CommunautĂ© Ă©conomique des États de l’Afrique de l’Ouest Ă  LomĂ©, Togo, 
par l’architecte Pierre Goudiaby Atepa, figure de proue de l’architecture africaine des annĂ©es 70 et 80. 

Le monde lui-mĂȘme s’est transformĂ©: si elle pratiquait des Ă©changes avec sa pĂ©riphĂ©rie, l’Europe mĂ©diĂ©vale Ă©tait insulaire; aujourd’hui l’Afrique est happĂ©e par l’économie monde. Les artistes africains qui “percent” sur les marchĂ©s internationaux vivent le plus souvent dans les grandes mĂ©tropoles des pays dĂ©veloppĂ©s et ne travaillent pas dans la proximitĂ© nĂ©cessaire pour Ă©tablir une Ă©criture commune. Est-il mĂȘme possible aujourd’hui, dans notre monde Ă©clatĂ©, d’en Ă©laborer une? Les bĂątiments modernes africains les plus frappants ont Ă©tĂ© pour la plupart imaginĂ©s par de prestigieux cabinets d’architecte basĂ©s Ă  Londres, Tokyo ou New York.
L’émergence d’un courant artistique est chose rare et fragile. L’histoire dira si l’Afrique bĂ©nĂ©ficiera des circonstances nĂ©cessaires pour en faire Ă©clore un qui lui soit propre.

 

“Stressed World”. El Anatsui (Ghana), installĂ© depuis des annĂ©es Ă  Nsukka, au Nigeria, a reçu en 2014 un Lion d’or Ă  la Biennale de Venise pour l’ensemble de sa carriĂšre.

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