Au bout de 2000 annĂ©es Ă  faire de la musique, les hommes voulurent se mettre d’accord sur une loi d’airain qui leur permettrait enfin de pouvoir jouer tous ensemble. En 1939, la trĂšs sĂ©rieuse FĂ©dĂ©ration internationale des associations nationales de standardisation dĂ©cida de maniĂšre autoritaire que le LA, le seul, le vrai, vibrerait Ă  440 htz. Ni plus ni moins. Depuis c’est la guerre!

DĂźner en famille.

Vous vous souvenez de ces fameux 2 dessins de Caran d’Ache de 1898, un dĂźner en famille, sur l’affaire Dreyfus et les dĂ©chirements de la France d’alors? PremiĂšre image, une famille attablĂ©e, paisible, partage le rĂŽti du dimanche. Mais sur la deuxiĂšme image, bagarre, chaos, tout est sens dessus-dessous. Et juste ce texte comme une explication et presque une excuse: Ils en ont parlĂ©.
Et bien pour les musiciens, il existe un thĂšme de discussion Ă  absolument Ă©viter sous peine de dĂ©clencher une rixe comparable Ă  celle que dessina Caran d’Ache: La question de la hauteur du La ou en d’autres termes, le La pour tous.
Lors d’une tablĂ©e de musiciens, l’effet (dĂ©satreux) est garanti, et aborder cette Ă©pineuse question, c’est s’assurer une fin de soirĂ©e totalement ruinĂ©e, avec des amis-musiciens qui se fĂąchent et se sĂ©parent Ă  jamais.
Je m’explique, ne serait-ce que pour vous prĂ©venir: 
Caran d’Ache

Les sujets qui fĂąchent.

Pour les repas rĂ©ussis, j’imagine que vous avez, mentalement ou par Ă©crit, scotchĂ© Ă  la porte du frigo, tous ces fameux thĂšmes de conservations immĂ©diatement inflammables, ces sujets que vous savez devoir Ă  tout prix Ă©viter, pour que votre belle table ne finisse pas par ressembler Ă  la campagne de Waterloo. Votre liste, si vous ĂȘtes prudents et avisĂ©s doit peut-ĂȘtre ressembler Ă  ça:
LORS DU REPAS ÉVITER DE PARLER DE:
La peine de mort. L’euthanasie. La GPA. Le conflit israĂ©lo-palestinien. Les fonctionnaires, l’hĂ©ritage de mĂ©mé 
Liste bien-sĂ»r non exhaustive. Sur ces sujets et quelques autres, la discussion postprandiale sous votre toit risque fort de ressembler Ă  un combat de boucs, front contre front, sans jamais reculer. Bref, une perte de temps, douloureuse et somme toute inutile. Mais si dans cette liste vous n’avez pas rajoutĂ© la question douloureuse et explosive de la hauteur du LA, c’est que vous n’ĂȘtes pas musiciens. Tout simplement. Car les musiciens, eux, savent parfaitement que c’est bien lĂ , la question du LA, le sujet Ă  Ă©viter absolument sous peine de combats au dessert. Et peut-ĂȘtre mĂȘme avant.
Mais si par malchance ou maladresse, vous balancez sur la nappe la conversation sur la hauteur du LA, prĂ©parez-vous au pire car vous risquez d’entendre parler ou plutĂŽt crier, les mots de “trahisons au bon goĂ»t”, “de manipulation de l’histoire” et mĂȘme, point Godwin, des “nazis utilisant le LA pour dominer le monde”. Et je n’exagĂšre qu’Ă  peine. Si les responsabilitĂ©s des extras terrestres ou des sectes secrĂštes ne sont pas lĂąchĂ©es dans le flot des invectives des sous-entendus conspirationnistes et des affirmations hasardeuses mais hurlĂ©es, estimez-vous heureux. 

Qu’est-ce-que c’est que cette histoire de hauteur du LA ?

Chaque note est une vibration, une ondulation. Plus la vibration est lente plus la note est grave. Ces vibrations se mesurent en hertz (Hz), c’est-Ă -dire en nombre d’oscillations par seconde. 56 vibrations par secondes, c’est le grave du piano. 440, c’est le LA. 
 

le LA Ă  440 Hz
Pendant des siĂšcles, ce qu’on appelait le LA, cette note de rĂ©fĂ©rence qui dit toutes les autres notes de la gamme par rapport Ă  sa hauteur, s’est baladĂ©e un peu n’importe comment, selon les cultures, les instruments ou les modes. Parfois, sa frĂ©quence de vibrations Ă©tait callĂ©e sur 438 Hz. Comme vous l’avez dĂ©sormais compris, plus les oscillations augmentent, plus la note monte dans les aigus. Les diffĂ©rences entre un LA Ă  438 Hz et un LA Ă  442, sont difficilement audibles par un humain, mais pourtant, lors d’une interprĂ©tation, cela fait toute la diffĂ©rence en donnant une couleur plus vive et clinquante Ă  444 qu’à 438, mais perdant peut-ĂȘtre aussi quelque chose de l’ordre du charme et du respect historique du texte. Et lĂ  commence la bagarre autour du LA.

La grande bagarre du LA

Bach ayant composĂ© ses musiques en se rĂ©fĂ©rant Ă  un LA Ă  438, peut-on les jouer avec un LA Ă  440 sans trahir le gĂ©nie allemand de Leipzig, sans dĂ©naturer la couleur de sa musique? À l’autre bout du spectre, on sait que les chansons de Prince ainsi que le fameux Imagine de John Lennon, sont enregistrĂ©es avec un LA trĂšs bas (432), et que, de ce LA lĂ , elles tireraient leur magie sonore si particuliĂšre. Bref, admettez-le, l’affaire est compliquĂ©e. 
Étonnants paradoxes, disputes insolubles d’esthĂštes, tout un territoire minĂ© dont l’établissement d’une carte d’orientation, si je voulais la dessiner, m’emmĂšnerait beaucoup trop loin de notre problĂšme d’aujourd’hui. Revenons donc Ă  nos hertz et Ă  cette tumultueuse histoire.
AprĂšs s’ĂȘtre baladĂ©, la hauteur du LA a fini un peu par se fixer. Faut comprendre. Pour jouer ensemble, il faut ĂȘtre accordĂ© sur la mĂȘme note rĂ©fĂ©rence. Au XIXĂšme siĂšcle, sous l’autoritĂ© du grand Verdi, le “capo di capo” des musiciens de l’époque, le LA a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© Ă  432 Hz. Et les orchestres et facteurs d’instruments s’y sont pliĂ©s comme un seul homme. L’ordre, enfin, criaient certains, persuaduĂ©s qu’on ne reviendrait plus sur cette question. 

Et lĂ , ça se complique. 

Mais, et c’est lĂ  que ça se complique, certaines autoritĂ©s administratives ont au milieu du XXe siĂšcle, exigĂ©, pour que cesse une fois pour toute la pagaille, qu’il soit Ă©tabli un LA unique pour tout le monde et Ă  jamais, et ce quelle que soit l’oeuvre jouĂ©e. Et vous ne devinerez jamais qui a exigĂ© cette uniformisation autoritaire auprĂšs de la trĂšs sĂ©rieuse FĂ©dĂ©ration internationale des associations nationales de standardisation?

Des nazis aux extraterrestres

Les nazis en 1939 !
Puisque je vous disais que ça prĂȘtait Ă  bagarre et confusion. Rappel: Les nazis avaient trouvĂ© qu’il fallait de l’ordre en tout. Une obsession maladive. La musique n’Ă©chappa pas Ă  cette ambition macabre. Ils exigĂšrent donc que le LA se fixe pour tous Ă  la mĂȘme hauteur. C’Ă©tait un ordre ! Et donc on leur obĂ©it. Mais aujourd’hui, pour certains musiciens un tantinet conspirationnistes,  il y en a, le fait est d’importance; Il ne pouvait pas ĂȘtre innocent. Il y avait anguille sous-roche. Et ces mĂȘme conspirationistes-musiciens ont fini par se convaincre de ça: 
Le LA Ă  440 (tenez vous bien) permettrait de mieux manipuler les cerveaux des auditeurs, comme une vibration /arme secrĂšte !
Encore plus fort que le Da Vinci Code, d’autres musiciens, pas moins sĂ©rieux, expliquent doctement que le fameux 440 est la vibration de l’ADN (je vous entends rire). Oui on va jusque-lĂ  et mĂȘme plus loin. Quand on parle de la hauteur du LA, ne vous Ă©tonnez pas si un musicien s’Ă©nerve tout Ă  coup pour vous dĂ©montrer avec un air mystĂ©rieux que, comme par hasard, 440 est la somme des 17 premiers nombres premiers. C’est lĂ  que la numĂ©rologie la plus fumeuse se retrouve face au conspirationnisme le plus dĂ©lirant. Rajouter Ă  ça, l’Ă©ternel combat des deux grandes familles de la musique classique, les classiques et les baroques opposĂ©es frontalement depuis toujours sur cette question Ă©pineuse. Pour faire simple, aux oreilles d’un baroque, jouer de la musique ancienne avec un LA Ă  440, Ă©quivaudrait Ă  copier un tableau de VĂ©ronĂšse avec une bombe de peinture acrylique. Et pour un classique, jouer Mozart avec un diapason Ă  434, serait comme ralentir un disque et Ă©teindre la lumiĂšre qui l’Ă©claire. La fin des hostilitĂ©s autour de cette question n’est pas prĂ©vue pour demain. Quant Ă  un armistice, autant ne pas y songer. 

Vous m’avez compris? Si c’est non, rassurez-vous, eux non plus. Si c’est oui, c’est que finalement nous ne sommes pas si mal accordĂ©s que cela. 
Donc, à part cette question de la hauteur du LA, vous pourrez aborder tout les sujets avec vos invités musiciens, maintenant que vous voilà prévenus.

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