🎭 ThĂ©Ăątre: “1993”, les contradictions du chantier europĂ©en (Bellanger & Gosselin)

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La fin de l’histoire n’est pas pour demain apprend-on dans cette percĂ©e au sein des perturbations d’un continent envisagĂ© comme un work in progress oĂč l’on se demande au passage si le projet europĂ©en ne ressemblerait pas Ă  une maquette peuplĂ©e de playmobils plutĂŽt qu’à une construction impliquant des hommes et des femmes en chair et en os.

Qu’il s’agisse du Brexit ou de la remise en question de ses institutions par les gouvernements hongrois et polonais, sans oublier la Catalogne tentĂ©e de se sĂ©parer du giron espagnol, l’Union EuropĂ©enne traverse actuellement une crise sans prĂ©cĂ©dent. L’optimisme affichĂ© Ă  l’orĂ©e des annĂ©es 1990 au lendemain de la chute du mur de Berlin et de l’effondrement de l’URSS semble dĂ©sormais bien loin. 
Aussi en dĂ©couvrant 1993, nouvelle crĂ©ation du metteur en scĂšne Julien Gosselin sur un texte d’AurĂ©lien Bellanger inspirĂ© par la rĂ©alisation du tunnel sous la Manche achevĂ©e cette annĂ©e-lĂ , on se dit qu’il faut une certaine dose d’ironie pour revenir sur ce symbole hautement significatif du rapprochement des peuples favorisĂ© par la construction europĂ©enne. 
Un autre tunnel est aussi Ă©voquĂ© dans le spectacle, celui inaugurĂ© par le CERN en 1989 prĂšs de la frontiĂšre franco-suisse, prĂ©vu pour abriter un accĂ©lĂ©rateur de particules. Partant de ces deux infrastructures dans lesquelles on peut lĂ©gitimement voir l’expression d’une forte confiance en l’avenir, le spectacle nous plonge littĂ©ralement dans le noir comme si nous assistions sous la terre aux mouvements d’un tunnelier en train de forer le sol. 
Curieusement des signaux lumineux intermittents – sans doute des particules en accĂ©lĂ©ration – donnent l’impression de foncer Ă  toute allure dans l’obscuritĂ©. Vers quoi se dirige-t-on ainsi Ă  la vitesse grand V? Cela n’est pas clair. D’autant qu’on ne voit pas le bout du tunnel. 
Pour AurĂ©lien Bellanger, cette premiĂšre partie du spectacle est l’occasion de rappeler une lubie Ă©noncĂ©e Ă  l’aube des annĂ©es 1990 quand l’essayiste Francis Fukuyama clama triomphalement dans un article qui connut Ă  l’époque un certain succĂšs la “Fin de l’histoire”, pas moins. L’expression empruntĂ©e Ă  Hegel ainsi qu’à l’un de ses plus brillants commentateurs, Alexandre KojĂšve, signifiait qu’avec l’effondrement de l’URSS et du bloc de l’Est, l’idĂ©ologie libĂ©rale dans sa version amĂ©ricaine s’étendrait dĂ©sormais sans partage sur l’ensemble de la planĂšte apportant une paix universelle.

Hallucination collective

Cette vision hĂ©gĂ©monique de la mondialisation relĂšve Ă©videmment du fantasme. S’inspirant entre autres des analyses de Jean Baudrillard et de Paul Virilio, AurĂ©lien Bellanger en offre une version autrement caustique, associant l’idĂ©e de paix Ă  celle d’abri anti-atomique et soulignant que “la fin de l’histoire n’est pas une idĂ©e de philosophe, mais un rĂȘve d’ingĂ©nieur “. 
LancĂ© Ă  toute allure dans le noir, ce que dessine en premier lieu ce spectacle ressemble Ă  une hallucination collective traversĂ©e d’éclairs de luciditĂ©. L’écriture chorale a d’autant plus d’impact qu’elle s’énonce au fil de formulations plus ou moins ramassĂ©es proches de l’aphorisme, du style “la paix est un palais troglodyte creusĂ© dans la substance des choses” â€“ rappelant au passage les saillies provocantes d’un Guy Debord ou d’un Michel Houellebecq. 
Cela n’est guĂšre surprenant quand on sait qu’avant mĂȘme de sortir son premier roman, La  thĂ©orie de l’information, AurĂ©lien Bellanger avait publiĂ© Houellebecq, Ă©crivain romantique, une Ă©tude sur l’auteur des Particules Ă©lĂ©mentaires. C’est d’ailleurs leur passion commune pour le romancier qui a rapprochĂ© AurĂ©lien Bellanger et Julien Gosselin. Ce dernier ayant signĂ© en 2013 une adaptation magistrale pour le thĂ©Ăątre des Particules Ă©lĂ©mentaires
Ce nouveau spectacle, crĂ©Ă© en juillet 2017 dans le cadre du festival de Marseille (teaser), est le fruit d’une commande passĂ©e par le metteur en scĂšne Ă  AurĂ©lien Bellanger d’un texte dramatique. Pour sa premiĂšre incursion dans ce type d’écriture le moins qu’on puisse dire est que celui-ci y rĂ©ussit plutĂŽt bien. 
Il n’y a donc pas de personnages Ă  proprement parler dans 1993, mais des voix multiples que l’on perçoit d’abord dans le noir sous forme de textes projetĂ©s avant de dĂ©couvrir, une fois le tunnel estompĂ©, les acteurs qui les portent. Dans l’espace du plateau surmontĂ© par un Ă©cran dĂ©ployĂ© sur toute sa largeur, on imagine Ă  quoi pourrait ressembler une soirĂ©e rĂ©unissant un groupe d’étudiants Erasmus. Une soirĂ©e typiquement “europĂ©enne” en quelque sorte. 
Mais c’est quoi l’Europe? Un peu plus tĂŽt, l’exaltation de l’effacement des frontiĂšres, symbolisĂ© par le tunnel sous la Manche, a Ă©tĂ© passablement tempĂ©rĂ©e par un retour brutal Ă  une rĂ©alitĂ© nettement moins lyrique: la sĂ©curitĂ© renforcĂ©e face Ă  la menace terroriste ainsi que la protection de plus en plus drastique du tunnel contre les clandestins – Ă  l’époque les rĂ©fugiĂ©s kurdes ou kosovars. Depuis il y a eu Sangatte et la Jungle de Calais. 
C’est dans ce contexte hautement problĂ©matique ponctuĂ© d’un discours officiel Ă  la gloire de l’Europe rĂ©conciliĂ©e facteur de paix et de prospĂ©ritĂ©, rappelant l’image de Rostropovitch interprĂ©tant la musique de Bach au moment de la chute du mur de Berlin que prend place la soirĂ©e Erasmus Ă©voquĂ©e plus haut. 

 

LĂ  dans un appartement cossu Ă©quipĂ© d’une cuisine et de canapĂ©s confortables, on danse, on boit, on Ă©change idĂ©es et opinions. Des jeunes gens venus des quatre coins du continent partagent des moments agrĂ©ables aidĂ©s de quelques substances, joints, coke
 Mais la fĂȘte n’échappe pas Ă  la drague agressive ni Ă  la violence, tandis qu’à l’esprit bon enfant, aux rapports sexuels consentis se substitue insidieusement une atmosphĂšre plus trouble. 
De vieilles rancƓurs remontent Ă  la surface au milieu des dĂ©clarations d’amour universel. L’irruption de hooligans au crĂąne rasĂ© signale le regain des nationalismes qui n’avaient au fond jamais disparus tout comme la montĂ©e de l’extrĂȘme droite. Bien sĂ»r tout cela ne se passe pas d’un coup, mais se laisse entrevoir sans ambiguĂŻtĂ© au grĂ© des remous d’une soirĂ©e qui se prolonge tard dans la nuit. 
En offrant cette image brouillĂ©e d’une jeunesse prise dans des tiraillements contradictoires au cours d’une fĂȘte censĂ©e cĂ©lĂ©brer une forme de fraternitĂ©, AurĂ©lien Bellanger et Julien Gosselin brossent avec beaucoup de talent un portrait d’autant plus fidĂšle de l’Europe contemporaine que, dans son dĂ©senchantement, il se garde de toute conclusion hĂątive. Intelligemment la problĂ©matique est laissĂ©e ouverte Ă  tous les possibles – comme dans une histoire Ă  suivre.
 
1993, d’AurĂ©lien Bellanger, mise en scĂšne Julien Gosselin
avec Quentin Barbosa, GensĂ©ric ColĂ©no-Demeulenaere, Camille Dagen, Marianne Deshayes, Roberto Jean, Pauline Haudepin, Dea Liane, Zacharie Lorent, Mathilde-Edith Mennetrier, HĂ©lĂšne Morelli, Thibault Pasquier, David Scattolin
 
jusqu’au 20 janvier au ThĂ©Ăątre de Gennevilliers
> 16 et 17 mars Le Phénix, Valenciennes
> 26 mars – 10 avril au ThĂ©Ăątre National de Strasbourg
> 17 – 21 avril au thĂ©Ăątre de LiĂšge (Belgique)

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