Théâtre.”JR”, FC Bergman allume la mèche du brûlot de William Gaddis

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Il fallait toute l’audace et le talent de ce collectif anversois pour transposer au théâtre ce roman, un des plus grands de la littérature nord-américaine, où un collégien âgé de onze ans se hisse en quelques heures à la tête d’un empire boursier. Une satire désopilante sur fond de panique financière menée à fond de train par des acteurs brillants.

Attention immeuble à grande hauteur! Il ne faut pas de moins de quatre niveaux – trois étages plus un rez-de-chaussée – pour déployer l’affairement survolté à l’œuvre dans cette formidable adaptation de JR, roman culte de William Gaddis (1922 -1998) par le collectif anversois FC Bergman. Aucun livre n’a mieux saisi l’essence profonde du capitalisme américain que ce pavé de plus de mille pages, paru en 1975, écrit presque entièrement sous forme de dialogues et construit comme un long plan-séquence. Si fallait résumer l’enjeu de ce spectacle et par là même du roman en une formule ramassée, deux mots viendraient aussitôt à l’esprit: enfantillage et avidité. Pour William Gaddis, l’Amérique est un pays qui n’a jamais dépassé le stade de l’enfance. Cela n’est donc pas étonnant si le personnage qui donne son nom au roman, un certain J.R. Vansant, n’a que onze ans. 

Money

Le premier mot prononcé dans le spectacle, comme dans le roman, c’est “money”, l’argent. Mais le plus étrange c’est qu’à ce stade, l’argent n’est, en apparence du moins, pas grand-chose: un bout de papier, dont la valeur nominale n’a rien d’évident; pas plus que des actions en bourse ne correspondent aux feuilles de papier sur lesquelles elles sont imprimées. Ce décalage entre de simples bouts de papier et la possible valeur qui leur serait attribuée est au cœur de ce qui se trame dans ce spectacle. 
Tout se passe à New York et donc à Wall Street ainsi que du côté de Long Island où JR est au collège. De fait, l’échafaudage vertigineux, où ne cessent de monter et descendre les comédiens, évoque autant un gratte-ciel qu’une Trump Tower, car, face à ce milieu contaminé par l’enfantillage on ne peut évidemment s’empêcher de penser à l’actuel locataire de la Maison Blanche. Mais cette structure métallique est aussi ce qui permet de multiplier les espaces avec souvent – caméras vidéo aidant – plusieurs scènes simultanées traduisant le chaos croissant au fur et à mesure que l’intrigue se complique. 
Car ce que met en scène avec beaucoup d’inventivité ce spectacle, servi par des acteurs époustouflants, c’est avant tout un formidable désordre. Désordre d’autant plus perturbant qu’il vient aggraver un état de choses déjà passablement embrouillé sur fond d’héritage et de conflit familial pour prendre la majorité des parts dans une entreprise. Un grain de sable imprévu intervient sous la forme d’un homme d’affaire que nul ne connaît, ni ne voit jamais. Ce mystérieux investisseur met bientôt sens dessus dessous la bourse de New York par ses décisions disruptives. 
Il s’agit en fait de JR lui-même. Après avoir acquis une première action pour une somme dérisoire, le gamin, ici dûment équipé d’une casquette et d’un sweat-shirt à capuche, se révèle un génie de la finance. Opérant depuis une cabine de téléphone, il se propulse à une vitesse éclair au sommet d’un vaste empire capitaliste. Mélange redoutable de naïveté et de cupidité sans scrupule, JR incarne pour Gaddis l’amoralité fondamentale du capitalisme.
Autour de lui gravite toute une galerie de personnages, appartenant au monde de la finance ou évoluant, au contraire, en marge d’une société dans laquelle ils ont du mal à trouver leur place. Impossible de les citer tous tant le spectacle est foisonnant. Il y a en particulier Edward Bast, professeur de musique de JR. Ce dernier le convainc de le représenter avec en retour la promesse de financer la symphonie qu’il est en train de composer. 

Amour et cupidité

On assiste au début du spectacle à une répétition chaotique de l’Or du Rhin de Wagner où, baguette de chef d’orchestre à la main, Bast dirige tant bien que mal les collégiens et collégiennes déguisés pour l’occasion, qui en Filles du Rhin, qui en Wotan, tandis que JR est censé jouer le nain Alberich. Ce motif Wagnérien avec ses allusions au Walhalla revient régulièrement soulignant l’opposition entre l’amour et la cupidité qui est un des thèmes dominant du roman. 
La scène d’amour entre Jack Gibbs et Amy Joubert qui enseignent eux aussi dans le collège est d’ailleurs un des temps forts de cette mise en scène, véritable moment miraculeux arraché à la pression infernale à la laquelle la plupart des protagonistes sont soumis sans relâche. Il faut dire qu’aucun de ces profs de collège n’exerce ce métier par vocation. Jack Gibbs tout comme Edward Bast n’a pas un sous en poche. Il est aussi quelque peu porté sur l’alcool. Dans ses moments de courage, il envisage de mettre la dernière touche à un livre abandonné depuis seize ans. 
Ce qui le rapproche d’un autre personnage en rupture, Thomas Eigen, auteur d’un roman démoli par la critique, publié il y a déjà longtemps. En train de rompre avec sa femme, Eigen écrit une pièce de théâtre sur la Guerre de Sécession. Quant à Amy Joubert, fille du magnat de la finance, Monty Moncrieff, c’est pour fuir son mari – dont on comprend qu’il l’a surtout épousée pour sa fortune – et son milieu social qu’elle a choisi l’enseignement. 
Autre protagoniste et pas des moindre de ce spectacle fleuve, il y a Stella qui est à la fois la cousine d’Edward Bast et l’ex-compagne de Jack Gibbs. Stella cherche par tous les moyens à mettre la main sur les actions dont a hérité Bast profitant du chaos créé par les opérations boursières imprévisibles de JR. 
À un moment donné Jack Gibbs explique que le livre qu’il n’arrive pas à terminer a pour sujet, “l’ordre et le désordre, quelque chose comme une histoire sociale de la mécanisation et des arts, l’élément destructeur”. Cela renvoie évidemment à ce qui se passe sur scène où, comme à la bourse, on donne des ordres, mais où c’est surtout un formidable désordre qui se met en place, confirmant la remarque de l’auteur comme quoi l’ordre n’est qu’une “fragile condition précaire que nous essayons d’imposer à la réalité fondamentale du chaos”

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Tout est à vendre

Il y a quelque chose d’extraordinaire à voir dans ce spectacle comment plusieurs réalités, ou plusieurs plans, cohabitent pour bientôt se télescoper. Avec, d’une part, l’école, mais aussi le monde de l’entreprise, les conseils d’administration et, de l’autre, l’errance de personnages désarmés face à des événements qui les dépassent. Et au milieu de tout ça, JR qui poursuit obsessionnellement ses acquisitions d’entreprises sans se préoccuper de la casse sociale, mais déjà très au fait de tout ce qui relève de l’optimisation fiscale. 
Où l’on retrouve la question de la valeur passablement mise à mal dans une société où tout est à vendre. Mais où tout ce qui touche à l’humain où à la création artistique est de peu de rendement donc, à tous les sens du mot, sans intérêt. « On ne vous a jamais dit qu’on ne doit dépenser de l’argent que pour en faire », explique-t-on aux élèves en visite dans un établissement financier. Le message est clair. Et cela est d’autant plus significatif que, la plupart du temps, la communication, à quelque niveau que ce soit, est systématiquement brouillée, par le bruit, les interruptions intempestives, l’inattention ou perturbée par des malentendus. 
Alors que Bast cherche désespérément à financer l’œuvre à laquelle il voudrait consacrer toute son énergie, il tombe sur un homme d’affaire qui lui commande de la “musique zèbre” ou de la “musique éléphant” pour illustrer un documentaire animalier. Dans un appartement minuscule au cœur de Manhattan, encombré d’objets de toutes sortes, de courrier, de boîtes de mouchoirs, de barils de lessive, de paquets de biscuits, il tente de composer sur un piano déglingué, incessamment interrompu par la sonnerie du téléphone. Comme si cela ne suffisait pas un robinet coule en permanence et une radio ne cesse d’émettre sans que l’on puisse couper ni l’un, ni l’autre.
C’est là que JR a établi la raison sociale de la structure qui chapeaute ses entreprises. Une jeune fille, Rhoda, vit elle aussi dans ce réduit improbable dont le locataire s’est jeté, il y a peu, par la fenêtre. Défoncée la plupart du temps, elle finit par faire l’amour avec Bast dans une scène particulièrement gratinée où, l’acte accompli, celui-ci entreprend d’essuyer ce qui coule le long des cuisses de la jeune femme avec une de ses partitions.

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Toujours l’obsession de Gaddis pour la valeur. Quelle différence entre les partitions froissées de Bast, le papier maculé du manuscrit de Jack Gibbs, les titres accumulés par JR ou les billets de banque? Que valent les efforts désespérés de Bast, Gibbs ou Eigen pour produire une œuvre d’art, face à l’enrichissement fulgurant du gamin? Poser ces questions, c’est y répondre.
D’où l’ironie affolante de ce spectacle animé d’une folie permanente au point que tous les protagonistes de quelque bord qu’ils soient semblent par moments pédaler dans le vide tant tout ce qu’ils cherchent à étreindre leur échappe. Pris dans un mouvement qui les dépasse comme broyés dans une centrifugeuse, ils font du sur-place. 
Il y a dans ce mélange explosif, entre forte poussée d’adrénaline et perte de contrôle, quelque chose de comparable au vent de panique qui saisit les traders lors d’un crach boursier où, en quelques minutes, tout ce qui semblait avoir sa contrepartie en cash a perdu sa valeur. Traduire avec un ahurissant sens de l’humour une telle atmosphère de panique qui s’installe progressivement pour atteindre un paroxysme vertigineux n’est pas la moindre réussite de ce spectacle aussi chaotique que remarquablement maîtrisé. 

JR, d’après William Gaddis
mise en scène FC Bergman, avec Joé Agemans, Kes Bakker, Gene Bervoets, Jan Bijvoet, Michael De Cock, Rashif El Kaoui, Frank Focketyn, Ella-June Henrard, Bart Hollanders, Anne-Laure Vandeputte, Imke Mol, Stijn Van Opstal , Junior Mthombeni, Thomas Verstraeten, Oscar Van Rompay, Geert Van Rampelberg, Marie Vinck, E. A., Wolf Vernier

> le teaser du spectacle

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