Théâtre: “Extinction”, de Thomas Bernhard, “Je suis l’acteur de théâtre”

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S’il était possible d’expliquer ce qu’est l’art de l’acteur, l’art de toucher au plus profond, d’être tellement épris, au point que l’artiste pourrait faire de la folie son art, Serge Merlin serait la plus rare chrysolite qui soit.
Dans chacun de ses rôles, que ce soit pour faire vivre Bernhard, Beckett ou encore Shakespeare, il ne joue pas; il est le personnage. Comme venu d’un autre temps, celui du Théâtre, il nous hypnotise et nous fige avec une force telle que toutes nos émotions sont exacerbées, notre souffle saccadé et notre cœur sur le fil d’un rasoir. Il regorge d’une puissance inaltérable et bouleversante, avec cette capacité de nuances qui nous font chavirer de la terreur à une extrême sensibilité. Toujours là où on ne l’attend pas, il réveille et secoue la vie avec fureur. Même assis devant une simple table, dans son dos une toile peinte, un charisme tourbillonnant et enivrant émane de lui. Il est semblable à un ouragan incontrôlable que nul ne peut arrêter dès que le déferlement a commencé.

Une fois de plus, il met sa voix, toute son âme et son humanité entière au service de Thomas Bernhard, cet écrivain étonnant de justesse et de perspicacité quant à sa vision de la Création. Dans Extinction, les metteurs en scène Alain Françon et Blandine Masson mettent le comédien en lumière au sein d’une scénographie dépouillée qui illustre bien la volonté du personnage de détruire tous ses souvenirs en les évoquant un par un “Toute ma famille sera éteinte“. Revenir sur son enfance à Wolfsegg, à la suite de la mort soudaine de ses parents et de son frère, constitue sa dernière et ultime marche vers ceux qu’il a tant haïs et rejetés ; une famille aux mentalités étriquées et aux idées honteuses, des individus grotesques et sans saveurs. Peu à peu, en les présentant, il les incinère un par un, éteignant avec fracas toutes les lumières oppressantes du Château de Wolfsegg, se dirigeant alors vers la clarté d’une liberté tant attendue.
Une liberté dangereuse à laquelle Serge Merlin revient et goûte sans cesse en saisissant l’instant et la vie suspendue de la scène. À lui seul, il incarne tous les pouvoirs intemporels du Théâtre et lui redonne sa place centrale, creusant et fouillant avec une rare avidité afin d’atteindre, avec splendeur, le sublime de l’œuvre d’art.
 
Extinction, de Thomas Bernhard, mis en scène par Alain Françon et Blandine Masson.
Paris – Théâtre de L’œuvre, jusqu’au 24 juin 2015

(photo de Une © Benjamin Hoffman)

Sortir avec desmotsdeminuit.fr

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