“Teret” de Ognjen Glavonić (Serbie): le salaire de la honte

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Gris et brun, passionnant, le film interroge les trous noirs de nos mémoires collectives. Ici celle des serbes, dont on sait les atrocités commises par leurs leaders dans la sombre guerre de “l’ex-Yougoslavie”. Glaçant.

Désœuvré dans la guerre, viré de son usine il a pris ce qu’il a trouvé pour survivre, lui, sa femme et son grand fils de 16 ans.
Mars 1999, les bombes de l’Otan pleuvent sur une Serbie condamnée par la “communauté internationale” qui la soupçonne de se livrer au pire, notamment au Kosovo.
C’est au Kosovo que Vlada prend un camion pour le conduire à Belgrade. Il ne sait pas ce qui en est sa cargaison, il ne veut pas le savoir, parce qu’il sait bien que c’est du pas beau. Juste toucher le salaire.
L’homme est ombrageux, pas seulement pour une incertaine culpabilité qui le tenaille, pourtant on le devine homme bon. Mais aux abois.
Le voilà sur les routes d’un territoire en guerre, le ciel, quand il n’est pas lacéré par les lumières des bombes, reste à l’unisson du désastre, toujours plombé d’un gris de mort.
Le contrat exige prudence et discrétion, pourtant il charge un jeune stoppeur qui veut fuir en Allemagne. Comme pour se racheter de son fils qui lui reproche ses absences qu’il sait, au moins familialement, coupables. Malgré les consignes, il s’arrête pour demander sa route ou boire un café. À chaque fois, ce sont les arrangements d’un peuple en guerre, victime, qui sautent à la figure, même quand dans un bar on célèbre un mariage qui voudrait rester gai. La guerre c’est agir aujourd’hui quand on ne sait pas si demain on sera en vie.
Arrivé à bon port, Vlada saura que c’est bien l’horreur qu’il a transportée.
Faire avec ça.

Mémoires collectives courtes

Teret est une terrible mais astucieuse variation sur la culpabilité, ici dans le contexte si particulier de la guerre, mais pas seulement. Facile, en temps de paix, de se décréter belle âme résistante, sûrement pas complice, collabo, salaud. A voir. L’histoire –notamment française– ne le confirme pas.
L’histoire montre que nos mémoires collectives ont souvent la mémoire courte.
Ainsi, Glavonić, le réalisateur et scénariste, cynique, montre des enfants transformant en terrain de jeux des monuments antifascistes érigés après la seconde guerre mondiale dont les serbes avaient subi les horreurs du nazisme. Les pères de ces enfants se livrent à leur tour à des actes abominables de génocide.
Vlada complice, collabo, salaud?

Hors champ

C’est le hors champ qui interpelle le plus dans Téret. Vlada conduit son camion comme si presque de rien n’était, chasser le hors champ de sa tête. Mais la guerre et ses misères le rappellent sans cesse à la réalité, la sienne, dans ces courtes séquences formidables de démerde et de survie enchâssées dans ce qui est tout sauf un road movie encore moins un thriller. Peu importe que ce soit des kalachnikovs, des rampes de missiles ou des corps de suppliciés qu’il transporte à l’arrière de son camion, il sait qu’il est complice de la mort. Prochain transport, celui des corps des particpants du mariage?
Comment s’en arranger?
Comment s’arranger des heures sombres de nos mémoires collectives? Les mettre hors champ? Lâche peine perdue, les rétroviseurs de l’Histoire ont la vie dure.
Teret (La charge) – Ognjen GLAVONIĆ (Serbie) – 1h38

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