“Affordable Solutions for Better Living”, le confort moderne revisité par Théo Mercier et Steven Michel. 🎭 en streaming

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En prenant pour point de départ un catalogue de vente de meubles, les deux artistes poussent jusqu’à l’absurde et au fantastique le projet de vie qui se profile derrière le mode d’emploi proposé au client potentiel d’un monde idéalisé où le bonheur semble à portée d’étagère. Un spectacle aussi drôle et fou que d’une extraordinaire plasticité.

Dans des conditions normales de température et de pression ou, pour être plus précis, d’hygiène et de sécurité, Théo Mercier et Steven Michel auraient dû présenter leur dernière création, Big Sisters, dans divers lieux dont le théâtre Nanterre-Amandiers ainsi que le théâtre de Vidy à Lausanne lors de la saison 2019-2020.
Confinement oblige et pour se consoler en attendant que la situation s’améliore, le théâtre Nanterre-Amandiers a la bonne idée de mettre en ligne une captation de Affordable Solutions for Better Living, spectacle créé par le duo en 2018.
Théo Mercier est à la fois plasticien et metteur en scène. Steven Michel est danseur et chorégraphe. La rencontre de leurs univers respectifs produit, c’est peu de le dire, des résultats étonnants. À quoi s’ajoute le fait que dans la situation actuelle propice aux injonctions de toutes sortes, telles “lavez-vous les mains”,  “restez chez vous”, “respectez les distances”, “portez des masques”, “ne portez pas de masques”, etc., leur spectacle prend une résonance singulière, quasi prémonitoire, à laquelle ils n’avaient sans doute pas songé.

Humour noir

C’est que Affordable Solutions for Better Living est un objet artistique particulièrement étrange et qui en même temps nous parle de près. Le titre, évidemment emprunté au catalogue d’un célèbre vendeur de meubles suédois, a quelque chose d’une promesse des plus engageantes. Qui, en effet, ne cherche pas des solutions bon marché pour vivre mieux?
À partir de cette proposition apparemment innocente Théo Mercier et Steven Michel déploient un faisceau de connotations idéologiques dont les ramifications plongent au cœur de ce qu’on pourrait désigner comme le profil inquiétant d’une autorité d’autant plus insidieuse qu’elle avance la plupart du temps masquée.
C’est ainsi que dans ce spectacle à la fois pétri d’humour noir et d’une plasticité inouïe, ils mettent en scène le phénomène bien connu qui consiste à flatter le consommateur pour l’encourager à acheter. Sauf que loin d’en rester là, ils accentuent le trait pour exposer à quel point ces sollicitations à consommer pour peu qu’on en approfondisse la teneur impliquent en filigrane des injonctions morales. Comme s’il s’agissait de refaçonner le profil du client susceptible d’acheter le matériel exposé dans le catalogue. Ou, pour le dire autrement, de mettre en place rien de moins qu’un conditionnement global de la personne dans un esprit digne du Big Brother de George Orwell.

Mode d’emploi

Soit un individu lambda – désigné ici comme le “mâle alpha”. Torse nu, en short et chaussures de sport, il est plutôt baraqué si l’on en juge ses mensurations abdominale et pectorale. L’homme évolue dans un espace d’un blanc immaculé. Ses mouvements chorégraphiés ont un côté mécanique, comme s’il était à la fois un être humain et un automate.
On pourrait voir en lui un individu confiné dans son logement qui fait des exercices pour s’entretenir. À cette réserve près qu’il y a quelque chose d’étrange à le voir obéir à des chiffres énoncés en voix-off, comme s’il n’était pas entièrement maître de lui-même. L’impression se confirme quand il ouvre ce qui ressemble à un mode d’emploi pour monter une étagère. À quoi il ne tarde pas à s’employer avec une certaine facilité. Assez vite, il apparaît que le mode d’emploi, énoncé toujours en voix-off, dépasse de très loin de simples instructions techniques.
Tandis que notre bricoleur manipule consciencieusement ses panneaux en bois blanc, une autorité anonyme envahit sa psyché avec des déclarations du style, “Vous êtes un homme positif. Seuls les hommes positifs gagnent” ou “Vous êtes en sécurité” ou “Soyez vigilant et plus naturel“… La voix évoque aussi des “possibilités d’accidents ou de catastrophes naturelles” tout en affirmant “Vous êtes en sécurité” ou “Vous allez mieux. Vous allez de l’avant“. Bref du banal mode d’emploi, on est passé au logiciel mental style PNL avec guide de “pensée positive” intégré directement dans le cerveau.

© Erwan-Fichou

Homme écorché

Le spectacle franchit un nouveau palier quand des livreurs apportent toute une série de meubles: un placard, un fauteuil de bureau à roulettes, d’autres étagères, une lampe de salon, un lit de bébé à barreaux… Alors qu’il n’a plus désormais qu’à jouir de tous les avantages de sa nouvelle installation – quelque part entre stand de démonstration et appartement témoin –, l’homme, grimpé sur un escabeau, se défait de sa peau d’être humain. Geste pour le moins intrigant. Comme si une fois seul dans ses meubles, loin du regard de l’autre, il pouvait enfin devenir vraiment lui-même.
Mais qui est-ce, lui-même? Car tel un serpent ayant achevé sa mue, l’homme ressemble désormais à un écorché. Malgré cet aspect étrange, il nage visiblement dans le bonheur, à en juger par ses mouvements sensuels. On pourrait voir en lui un super héros, composé d’humain et d’animal. Une sorte de Spiderman, si l’on veut – mais en plus fragile, d’où l’aspect écorché. Il parle désormais à la première personne comme s’il exprimait sa propre satisfaction.
Sauf qu’il s’agit d’une satisfaction standard, qui ne correspond à aucun individu en particulier. Très vite le décalage entre ce qu’exprime cette créature tout en veines, muscles et tendons en train d’évoluer sous nos yeux et ce qui se passe effectivement sur le plateau apparaît de plus en plus flagrant. Ses mouvements, la façon dont il se frotte contre ses meubles comme pour en épouser la forme, le bruit de son souffle, sa gestuelle, tout évoque désormais un animal anthropomorphe. À croire qu’une part de lui-même se serait évadée de cette emprise insidieuse qui le domine et le détruit de l’intérieur. Et que la seule façon d’échapper au formatage consiste tel Gregor Samsa, le héros de La Métamorphose de Kafka, à se transformer en animal.

© Erwan-Fichou

Atmosphère de détresse

À partir de là le spectacle s’intensifie au point qu’on ne sait plus si celui qui évolue au milieu de son mobilier tout neuf est une chenille, un ver de terre, une mouche, un singe ou encore une panthère tandis qu’il prend place en position fœtale dans le lit pour bébé qui ressemble désormais à une cage. Le tonnerre gronde, il a peur.
La pièce est plongée dans la pénombre. Impossible face à cette immersion progressive dans les replis d’un espace intérieur agité par les vagues de mutations incessantes avec des va et viens qui sont comme autant de climats mentaux extrêmement chargés de ne pas penser aussi bien au cinéma de David Cronenberg qu’à la peinture tourmentée de Francis Bacon. Une atmosphère de détresse et de peur primitive prend un temps le dessus, tandis que la voix imperturbable poursuit: “Je suis le maître des horloges“, “Tout se passe comme prévu“. Assis sur le fauteuil de bureau, il tourne sur lui-même apparemment satisfait.
Bientôt, il se frotte sur le dossier à la manière d’un félin avant de renverser une boîte remplie de vis sur lesquelles il se roule de plaisir avant de les dévorer avidement. Plus tard, affolé après avoir tenté de joindre désespérément sa mère par téléphone, puis en composant des séries de codes chiffrés sur son ordinateur, il s’enferme dans le placard comme une bête traquée, ou un enfant apeuré.
Bienvenue dans un monde meilleur où l’on a tout prévu pour vous rendre heureux, semblent alors rigoler en douce Théo Mercier et Steven Michel. Du grand art.

Affordable Solutions for Better Living, de Théo Mercier et Steven Michel