Que veulent-ils ces jeunes? Les carnets d’ailleurs #199

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J’avais entendu “car la jeunesse sait ce qu’elle veut avant de savoir ce qu’elle ne veut pas”. J’étais toute jeune alors, et j’avais été fort perturbée par cette citation captée au détour d’une émission de radio. Je ne m’y retrouvais pas. Certes, je ne voulais pas vivre la vie de mes parents, que je jugeais trop étriquée même si elle m’offrait clairement un bon nombre d’avantages.

Mais hormis ce premier pas de côté, somme toute classique, que voulais-je vraiment, je ne le savais pas. Étais-je donc vieille avant l’âge? La question m’avait taraudée suffisamment pour qu’après quelques décennies je me souvienne encore de ce que j’avais cru entendre. Ironie de la vie, je viens de retrouver la citation, qui est de Jean Cocteau dans La difficulté d’être, et elle dit en réalité tout le contraire: “Car la jeunesse sait ce qu’elle ne veut pas avant de savoir ce qu’elle veut”. Elle résume bien ce que je comprends des mouvements de la jeunesse que j’ai pu observer pendant mes trop brèves vacances loin du Tchad.  

Genève ou N’Djaména …

Nous sommes chez nos amis de Genève, mon refuge lorsque la houle est trop formée et que j’ai besoin de stabiliser ma barque, le temps d’une respiration. Leur ferme est dans un village de la plaine genevoise. Ses habitants, quelques-uns encore paysans et beaucoup de néoruraux, tiennent à conserver leur cadre de vie et organisent leur village plaisamment et avec une efficacité qui ne me rappelle pas, mais alors vraiment pas N’Djaména.

Leur fille aînée refuse de se contenter des gestes quotidiens “sauvez la planète” et refuse de s’entendre dire que pour sauver la Terre du naufrage, il suffit que les individus se responsabilisent, comme si le réchauffement climatique n’était qu’une histoire de douche trop prolongée ou de connexion à des serveurs gourmands d’énergie. Pour pouvoir participer à la manifestation de ce vendredi à Genève, elle a dû rédiger une lettre de motivation pour avoir l’autorisation de son école. Je ne suis pas certaine qu’à quinze ans elle sache précisément ce qu’elle souhaite vivre, mais il me semble qu’elle sait clairement dans quel univers elle ne veut pas vivre.

Combien de divisions? Quelles solutions?   

Ils étaient 5 000 jeunes à Genève, 10 000 à Lausanne, mais combien à N’Djaména? La question me laisse songeuse.
 
J’ai profité de ces vacances pour lire Africanistan, écrit par Serge Michailof, ancien directeur de la Banque mondiale puis responsable des opérations de l’Agence Française de Développement. Même si je ne les partage pas toutes, ses analyses n’ont pas amoindri mon pessimisme – c’est un euphémisme.  
Que peuvent-ils vouloir les 243 000 jeunes recensés en 2015 sur le marché du travail au Niger, alors que l’agence nigérienne pour l’emploi n’est en mesure de traiter que 1500 dossiers par an et que l’industrialisation ne génère que 4000 emplois “formels” annuels? Et que pourront-ils vouloir les 572 000 autres qui, d’après les estimations des démographes, y chercheront du travail dans 20 ans?
Les perspectives de développement des pays du Sahel sont minées par une économie faible sans perspectives solides, une fragilité institutionnelle certaine et une insécurité croissante, le tout aggravé par une croissance démographique incontrôlée. La population des quatre pays enclavés que sont le Burkina Faso, le Mali, le Niger et le Tchad, qui est aujourd’hui de 67 millions, atteindra 120 ou 132 millions en 2025, puis entre 170 et 210 millions en 2050 (l’hypothèse basse, c’est dans le cas où le taux de natalité fléchit, l’hypothèse haute, s’il reste au niveau actuel). Si tous ces jeunes savent ce qu’ils ne veulent pas, les contestations, les dérives radicales de tout bord ou la fuite vers des pays de cocagne ne pourront que s’accentuer.

 

Quelles lectures?

Et puis, savent-ils ce qu’ils veulent les deux gamins d’une douzaine d’années qui auraient déposé deux bouteilles de gaz sur la voie du train nous ramenant à Paris? Après les avoir heurtées, notre TGV est resté immobilisé une bonne demi-heure, le temps pour le conducteur de contrôler qu’il n’y avait pas eu d’autres dommages qu’un bigne sur le pare-chocs. Un contrôleur (pour minimiser l’événement?) nous a expliqué qu’il serait assez fréquent de trouver des bouteilles de gaz sur la voie… In petto, je me suis réjouie de ce que les trains aient encore un conducteur pour limiter les dégâts. Quant aux possibles conséquences d’une explosion, j’ai refusé de même les envisager.
 
Dans l’échelle des catastrophes, cela ne ferait en tout cas jamais autant de victimes que l’éruption de la Montagne Pelée en Martinique qui, en 1902, fit passer de vie à trépas 30 000 personnes en quatre-vingt-dix secondes. Je viens de lire cette histoire, narrée du point de vue de la Montagne Pelée, dans le fort plaisant roman (si, si !) Quatre-vingt-dix secondes de Daniel Picouly.
 
Je vois Marco penser – mais il n’en dira rien – que pour plus de sérénité je devrais changer le registre de mes lectures pendant les vacances.
 
 
  Tout Nomad’s land

 
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