Loups de mer(de). #05

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La vie des îliens se complique quand la mer n’est pas d’huile. D’autant que nous ne sommes pas vraiment des loups de mer… C’est ce que cette dernière nous a rappelé, il y a quelques jours, alors que nous étions sur le continent afin de faire des courses pour la semaine. Une fois par semaine environ, nous prenons notre bateau en direction du continent. Entre autres préparatifs, la sortie en mer implique d’abord d’atteindre notre bateau, qui est attaché à une bouée située à quelques dizaines de mètres de notre île. Ce qui nous est possible grâce à un canoë. Une fois sur le bateau, nous y hissons le canoë, pour réitérer l’opération en sens inverse une fois arrivés à proximité du continent. En effet, là où nous accostons lorsque nous voulons rejoindre le continent, il n’y a pas de port, pas de ponton où “garer” notre bateau quelques heures, l’embarcadère est petit et convoité, il n’est pas permis de s’y attarder. Il y a des corps-morts et nous y attachons notre bateau avant de rejoindre la rive à bord du canoë.

Panique à bord

L’aller se déroule sans heurt, il y a du vent mais la mer n’est pas trop effrayante. Nous faisons nos courses et nous revoilà sur la rive. Pendant que je transporte nos cartons de provisions sur l’embarcadère, Robin met le canoë à l’eau et s’élance. Je le regarde, d’abord tranquille, avant de comprendre qu’il s’est engagé dans une lutte apparemment douloureuse contre le courant. Le bateau est situé au nord-ouest de l’endroit où Robin a mis le canoë à l’eau, il doit donc pagayer contre le vent, qui souffle alors à une trentaine de noeuds, autour de 60km/h. Il rame inlassablement mais ne fait pas le poids, son sur-place l’épuise et à mesure qu’il s’éloigne de la côte et de la protection relative qu’elle offre contre le vent, il est emporté vers l’est, vers le large.

Tout va très vite, je vois Robin essayer de rejoindre un bateau à proximité du nôtre, dans l’idée de s’y agripper et souffler un peu avant de repartir à l’assaut de notre embarcation. Il y parvient presque, il doit être à 1m du bord du bateau quand il abandonne, ses bras fatiguent, il renonce à cette option et va tenter de revenir vers moi, vers l’embarcadère. Sauf que de gros rochers séparent l’embarcadère de l’endroit où il se trouve alors. Il lui faut les contourner: s’il fonce dedans, il risque de chavirer, de se blesser et de voir le canoë emporté par le courant. Le problème c’est qu’il n’a pas le temps de réfléchir à la marche à suivre, le courant est vraiment puissant et l’entraîne inexorablement vers le large. Je lui fais signe de pagayer vers les rochers: le courant l’entraînant vers l’est, pour parvenir jusqu’à moi -donc au sud-est par rapport à l’endroit où il se trouve- il lui faut pagayer tout droit vers le sud, le courant faisant le reste du travail.
Il crie mon nom, pris de panique à l’idée de chavirer ou de se voir emporté trop loin pour pouvoir rejoindre une quelconque rive. Il ne voit pas que j’observe sa périlleuse progression depuis les rochers. Je crie vers lui, fais de grands gestes mais il n’entend rien, ne voit rien. Nous ne sommes éloignés que d’une centaine de mètres mais le vent hurle et le laisse seul dans la tourmente. Je sens sa peur monter, je m’inquiète moi aussi, voyant ses forces décliner, ses yeux s’affoler. La direction qu’il prend me semble mauvaise. Il veut tenter de faire un arc de cercle pour me rejoindre or je crains que le courant ne l’empêche de tourner. Je ne sais pas quoi faire. Il n’y a personne alentour, je ne peux que me contenter de regarder Robin s’escrimer à retrouver un peu de contrôle sur sa situation…
Il parvient enfin à faire le tour des rochers, il se rapproche de moi mais me dit qu’il n’a plus de force. Une dizaine de mètres nous séparent, le courant tend à l’éloigner, il pagaie mais n’en peux plus, je le vois prêt à abandonner. Je ne peux pas aller dans l’eau, nous serions emportés tous les deux. J’y vais quand même un peu, m’avance autant que possible, jusqu’à la taille, et j’encourage Robin comme si c’était un athlète approchant la ligne d’arrivée. Deux coups de pagaies supplémentaires et j’attrape l’amarre. Je le tire sur le quai.
Ouf!

Un écheveau de mauvaises options

Robin est sauvé mais nous sommes toujours bloqués à quai. Nous pourrions remonter le canoë à pied pour le mettre à l’eau à l’ouest du bateau, le courant nous poussant vers l’est, nous pourrions ainsi atteindre notre bateau plus facilement. Mais il ne faut pas se rater, si on dépasse le bateau, on ne pourra pas faire demi-tour, et Robin est crevé. Une autre option serait d’attendre qu’un autre bateau accoste pour nous aider mais l’hiver l’endroit est désert. Nous nous résignons donc à prendre la navette, un petit ferry qui fait l’aller-retour entre une île proche de la nôtre, peuplée de quelques centaines d’habitants, et le continent.
Nous montons notre canoë et nos courses dans le ferry mais doutons bientôt de la pertinence de notre choix. Pour rejoindre notre île depuis l’île sur laquelle nous accostons avec la navette, il faut transporter notre canoë à travers toute l’île pour atteindre l’endroit où les deux îles sont les plus proches. On ne peut pas partir directement en canoë de l’endroit où le ferry nous a laissé, le vent est trop fort et par ici il y a des récifs partout, c’est trop dangereux. Notre canoë est lourd et la prise en main peu ergonomique… Puis nous réalisons que le lendemain il nous faudra faire la route inverse, également chargés, pour aller récupérer notre bateau. Quelle galère!
Nous attendons un peu, dans l’espoir de voir arriver un bateau qui pourrait nous amener avec notre canoë et nos courses sur notre île, mais rien ne bouge. Nous nous mettons donc en route, à pied. Nous emmenons d’abord nos courses. Le chemin n’est pas long, une dizaine de minutes, mais le sentier est étroit et il monte et descend sans arrêt. Nous déposons nos courses près de la rive et repartons chercher notre canoë. Chargés de notre fardeau, nous attirons la curiosité de quelques commerçants. “C’est lourd ces canoës! Vous allez loin avec?” Le récit de notre mésaventure déclenche une volée d’appels téléphoniques aux uns et aux autres, ceux qui ont un bateau et seraient susceptibles de pouvoir nous aider à rapatrier le nôtre jusque chez nous. L’un d’eux est concluant, rendez-vous une demi-heure plus tard à l’endroit où nous avons laissé nos courses. Nous repartons donc, toujours chargés mais heureux de voir la situation prendre un tour inespéré. Heureux aussi, et surpris, de la solidarité des riverains avec les débutants que nous sommes. Pas de moqueries, pas de réprobation, de la sollicitude et de la générosité. Finalement, ce n’était peut-être pas si bête de se mettre ainsi dans le pétrin.

Sauvetage mirage

Le gars qui s’est rendu disponible pour nous aider nous accueille en nous prévenant qu’il ne garantit pas le succès du sauvetage qu’on entreprend. Son moteur de bateau est encrassé et tousse régulièrement avant de tristement caler. Il n’est pas sûr qu’on pourra faire la traversée mais veut quand même essayer. On embarque donc dans son petit bateau, les vagues nous ballottent terriblement, elle envahissent le pont sur lequel nous nous agrippons comme nous pouvons. Nous ne sommes rien face à cette mer “peu agitée” que je trouve, moi, très remuante. Nous nous regardons avec Robin, l’un comme l’autre peu rassurés à l’idée de cette traversée qui semble mal engagée. Le bateau peine à avancer, il ne peut se diriger directement vers le continent, cela signifierait prendre les vagues à 90 degrés, ce qui serait trop brutal pour le bateau dont la coque claque déjà fort contre l’eau à chaque vague dépassée. Le conducteur n’a pas l’air anxieux mais, après une petite demi-heure dans les flots, il renonce cependant: le moteur travaille trop, la distance est trop grande, la mer trop forte et il a ses enfants à aller chercher à l’école! On fait donc demi-tour, tant pis pour notre bateau, nous irons le chercher le lendemain si le temps est plus clément.
Notre nouvel ami nous dépose près de notre canoë et nous invite à passer boire une bière chez lui, à l’occasion. Nous qui pensions que notre nouvelle vie serait synonyme de réclusion, nous voilà déjà sur la route de nouveaux compagnons. Nous rentrons tranquillement chez nous, heureux bien qu’inquiets pour notre bateau que nous craignons d’avoir mal amarré. S’il se détache sous les coups du vent, c’est la cata… Le lendemain matin, alors que nous nous préparons pour une nouvelle traversée de l’île voisine avec notre canoë à bout de bras, nous tombons sur notre bateau, sagement attaché à sa bouée…
Miracle?

► Deux dans l’île: l’intégrale

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