Temps de virose. Premier et déjà deuxième jour de confinement #01

Des mots de tous les jours ... Et ça me fait quelque chose ...
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Travailler à la télé et télétravailler. Une boucle professionnelle est bouclée. La vie numérisable est facétieuse comme une claustration sans fin annoncée. Si, journaliste, à 20 ans, on s’imagine refaire le monde, à 40 on se contente d’essayer de limiter les dégâts, avant l’automne venue, de passer à autre chose. Tenter par exemple un journal de temps incertains… Du lire, de l’écouter et du voir.

 

Jour 1 et moitié d’un autre. Au matin du deuxième jour de la guerre à la virose :
“Il y a même des endroits où l’on dort à tour de rôle” dit le romancier Régis Jauffret qui parle à la radio d’une maltraitance sociétale de fait pour des familles quand“on les confine comme dans une cellule” dans certains quartiers où l’on ne dispose pas de cent mètres carrés.

Penser Piaf et Armstrong …

Virose : entendre aussi dans les mots le contraire possible de ce qu’ils disent et de ce qui reviendra de la vie à réenchanter en couleur (et même chez Luis).

Confinés depuis moins de 24 heures hors de Paris. L’idée était il y a longtemps, six jours seulement à dire vrai, d’emmener ma fille voter pour la première fois dans le village de notre maison. L’idée a fait long feu devant des injonctions aussi gouvernementales que contradictoires. Ne sortez pas ! Sortez ! Mécontents, nous nous sommes abstenus. Le jour du vote fut celui de la horde sauvage. Le temps était beau. Ça défilait, inconscient et joyeux, sur la route des premières douceurs aguichantes de printemps, comme un dimanche d’août de bonne grasse pollution asphaltée. Dans un sens. Puis dans l’autre, retour de prise d’air.
Puis le grand chef, en figure de bon père de famille soucieux de faire nation, nous a foutu radicalement les jetons, ravivant les angoisses de mort collective, de film catastrophe et annonçant jours d’ennuis et de vacuités. Ensemble mais isolés. Le monde et le social à réinventer. Des promesses mais on ne pouvait pas moins libéral à toutes sauces.

Page 102 …

Téléphone…
Hier nos amis sont allés sans rencontrer souci chercher leur fille étudiante à Bruxelles où rien n’était encore fermé. La frontière. Quelle frontière ? “Nous sommes contents d’être de retour et en famille. Nous allons lire, méditer, chanter.”

Ou chercher une piste en poésie. En 1975, en Argentine, juste après la mort de Leonor Acevedo Suárez, sa mère, aidante de l’aveugle qu’il fut comme son père, Jorge Luis Borges (1899-1986) titre l’un de ses poèmes les plus connus : Le remords. Il n’en pensa pas longtemps du bien, allant même jusqu’à vouloir le denier.

C’est à la page 102 qui est cornée dans ce livre de l’étagère.

“J’ai commis le plus grand des péchés que l’on puisse
Commettre : le péché de n’avoir pas été
Heureux. Que les glaciers de l’oubli me saisissent,
Qu’ils m’entraînent, qu’ils me dispersent sans pitié.
J’ai trompé mes parents. Je sais qu’ils m’engendrèrent
Pour la vie, pour le risque et la beauté du jeu,
Pour la terre et pour l’air, pour l’eau et pour le feu.
Je n’eus pas de bonheur, faillis à satisfaire
Leur jeune volonté. Mon esprit s’appliqua
À l’art, à ses défis symétriques, à la
Vacuité de ses quêtes de consonances.
On me créait vaillant. Je n’eus pas de vaillance.
une ombre est toujours là, ma compagne, ma sœur,
Et si je dis son nom je l’appelle malheur”

Pas autrement réjouissant le père Borges par mauvais temps humain mais, entre les lignes, de quoi, nonobstant, redessiner le monde à revenir.

“Les labyrinthes et les épées, les miroirs, les jeux avec le temps qui passe et l’identité qui demeure, le culte des aînés et celui des anciennes littératures germaniques trouvent ici des variantes de plus en plus subtiles, que l’écrivain semble proposer comme la version épurée, définitive des thèmes qui lui sont chers depuis toujours.
Si chacun des livres de Borges résume toutes ses préoccupations, aucun n’est aussi personnel que celui-ci. Il rappelle la fable que le poète écrivit jadis, et dont le héros entend dessiner le monde. Au fil des ans, il peuple ainsi une vaste surface d’images, de provinces, de royaumes, de montagnes, de golfes, de navires, d’îles, de poissons, de maisons, d’instruments, d’astres, de chevaux et de gens. Pour s’apercevoir, en fin de compte, que ce patient labyrinthe de formes n’est rien d’autre que son portrait…”

© Gallimard

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