Larguer les amarres. #01

0
29
“Fais de ta vie un rêve, et d’un rêve une réalité.” C’est bien gentil ce genre d’injonction sauf qu’on ne vit pas dans une comédie romantique hollywoodienne où le “happy end” est inévitable, et que l’auteur même de cette ritournelle, Antoine de Saint-Exupéry, a disparu dans les airs sans jamais en revenir. Le rêve, la réalité, un crash en avion… Ça me laisse perplexe. Dans le monde actuel, en pleine révolte des gilets jaunes, alors que le démantèlement du service public s’accélère et que les migrations forcées se multiplient, c’est carrément insultant comme proposition, non? 
Pourtant, c’est bien ce qu’on se propose de vous présenter ici, une sorte de rêve devenant réalité.

Rêve en vue 

Je suis Zoé. Je forme avec Robin un petit couple anodin qui se voit propulsé d’un placard à balais aux portes de Paris sur un joyau d’île déserte au large de la Bretagne, dans un coin où la pluie s’efface le plus souvent pour livrer chemin au soleil, pas brûlant mais très doux. Changement radical de vie.

Salut la ville, révérée, vibrante, où tout se passe. Nous entamons un nouveau chapitre, à l’opposé, sur quelques hectares de terre entourés d’une mer changeante, pleine de tumulte et d’inconnu. Nous y serons seuls, libres face à nous-mêmes, avec pour mission de garder un trésor essentiellement peuplé de grands arbres et de lapins. Gardiens d’île, quelle aventure pour deux citadins! 

Nous avons croisé la route d’une opportunité rare, nous voulons l’honorer, faire bon usage d’une créativité libérée des factures à payer, d’un esprit enfin capable de divaguer sur la foule de possibles qui se profilent lorsque temps, argent et envie sont réunis. Car c’est là l’essentiel de ce qui s’annonce: la découverte d’un quotidien inédit, d’un travail auquel nous ne sommes pas exactement préparés mais aussi l’apprentissage de la solitude et ce qu’elle implique, du temps pour apprendre, pour lire et faire, pour s’aimer, pour rêver mais aussi pour s’ennuyer ou s’engueuler.
 
Car ce rêve-réalité, pour indécent qu’il puisse paraître, est comme tout rêve: sa frontière est mince avec le cauchemar. Cette île, petite, boisée, brillante, sent-elle bon la noisette… ou plutôt le sapin? Difficile à prévoir. A tout instant, l’idylle peut chavirer dans le drame, la dépression, le déchirement. Il s’agit quand même de s’embarquer à deux caractères un peu bornés sur une terre solitaire alors que ni l’un ni l’autre ne connaît vraiment la mer, la forêt ni le travail manuel… C’est donc ce que nous allons raconter chaque semaine: les coulisses d’une mise en situation inédite qui fait rêver mais sera aussi source de doutes et de galères.

Comment cette aventure est-elle née?

Tout a commencé par Paris où nous avons atterri après nos études, poussés par l’envie de découvrir la capitale, ses promesses, son rythme, sa richesse multiculturelle… Comme beaucoup, nous y avons un peu galéré mais nous sommes quand même parvenus à infiltrer des mondes auxquels nous n’osions même pas rêver: Robin s’initie au journalisme culturel, moi à l’édition.
 
De stage en CDD, je découvre le mystérieux processus que traverse un texte avant d’atterrir sur les tables des librairies, lieux pour moi synonymes de délectation, de surprise et d’évasion. Ma naïveté en prend un coup: la maison d’édition est une entreprise comme une autre, celle dans laquelle je suis traverse une mauvaise passe, l’enjeu commercial l’emporte souvent sur la qualité littéraire… Je sais que j’ai une chance incroyable d’être où je suis alors que rien ne m’y prédestinait mais ça ne me convient pas. J’ai l’impression que ma vie se résume à mon travail: au sandwich avalé à midi, au nez collé toute la journée à mon ordi et bien sûr au métro, aller et retour. Comment mieux encadrer une journée passée enfermée sous les néons d’un bureau qu’en s’engouffrant sous terre pour voir défiler la misère en baissant les yeux de honte parce que «on peut pas donner à tout le monde»? Après cette traversée de Paris, des mails, des mails, des mails. A part ces mails, je ne lis plus, rien, ni livres, ni journaux. Ah si! je lis les titres que Facebook daigne laisser filtrer sur mon mur. Mais je ne vais pas au-delà. Je ne sais pas comment je me débrouille, mes super-collègues font ce que je fais avec en plus une vie de famille, et elles lisent, elles vont au ciné, elles suivent l’actualité et font les musées. Moi rien. Je n’ai le temps de rien. Alors j’arrête.
 
Pour Robin, c’est un peu différent. En tant que pigiste, il a l’avantage d’être libre d’organiser son temps comme il l’entend. Alors il ne gagne pas bien sa vie mais il écrit sur des sujets qui l’intéressent, va voir de belles expos, devient plus intelligent, rencontre des artistes qui lui témoignent leur reconnaissance pour l’intérêt qu’il porte à leur travail. Ce n’est pas rien! Mais c’est une partie seulement du travail, l’autre partie, la plus chronophage, il se retrouve seul, à rédiger ses articles entre l’évier et la porte d’entrée de notre 20 m2.

Nouveau départ

J’arrête et tout se goupille vraiment bien. De façon imprévue et même inespérée, je continue ce que je faisais mais en tant qu’indépendante. C’est parfait pour moi, ça me libère de ce qui me pesait le plus, l’enfermement. A priori, je peux travailler d’où je veux, quand je veux, et ça me permet d’envisager de partir de Paris une partie de l’année, d’aller respirer ailleurs d’autres fleurs.
 
Pendant que je rêve à tous les possibles qui s’ouvrent à moi, le téléphone de Robin retentit, gros d’une annonce qui va changer nos vies. Le gardien d’une île privée dont il a eu la chance de fouler le sol l’été précédent s’en va, il s’est souvenu de l’immense curiosité de Robin pour cette île qui va bientôt se retrouver en manque d’attentions et de soins. Sans hésitation, mais aussi sans trop d’espoir, nous postulons…

► Deux dans l’île: l’intégrale

► desmotsdeminuit@francetv.fr

 page facebook desmotsdeminuit.fr Abonnez-vous pour être alerté de toutes les nouvelles publications.

► @desmotsdeminuit