L’agnelle est-elle une ado écervelée comme les autres? #76

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Une agnelle est une toute jeune brebis. Âgée de moins d’un an, elle a presque atteint la taille de sa maman mais arbore encore les rondeurs de l’enfance. Elle a souvent zappé la tonte estivale et sa bouille joufflue est auréolée d’une vaporeuse toison immaculée. Ayant grandi dans les prés au grand air, elle n’a pas encore vécu l’hivernage dans une étable. Elle est un peu wild and rock’n roll, telle une enfant sauvage qui n’a de comptes à rendre à personne.

Rock & roll agnelle

Son regard ne se trouble d’inquiétude que lorsqu’un humain la fixe trop longtemps ou l’enferme dans un enclos, même avec ses sœurs et cousines.
Joueuse, elle bondit juste pour le plaisir d’une ruade, trottine gaiement, galope même parfois, n’a pas encore acquis l’indolence lourde des mères.
Un bonheur de grâce et d’insouciance.

Mais l’hiver venu, ces petites greluches se transforment pourtant en cauchemar d’éleveur.
Enfermer une agnelle dans un bâtiment constitue la première source de bouderie. Quoi, on m’ôte ma liberté, on me musèle, on me coupe les pattes! Pendant plusieurs jours, elle fera la tronche sans manger, attendant que la faim la taraude pour aller grappiller quelques bouchées de foin au râtelier. La nuit quand personne ne la voit.
Le reste du temps, complote-elle avec un groupe de rebelles en pleine crise d’indépendance, critiquant ces crétins d’adultes? Même pas! Craintive, elle se colle dans l’ombre des vieilles routardes de bergerie, se cachant entre leurs gros corps dodus quand l’éleveur passe à proximité, une brassée de foin à la main. Comment leur expliquer rationnellement que dehors il n’y a plus d’herbe, ni de sol sans gadoue pour se coucher, qu’il pleut tous les jours, bref que c’est l’hiver?
Obtuses, elles refusent toute explication géographique, nutritionnelle ou de confort d’habitat. Se tenant aux abois, elles bondissent au moindre bruit de barrière et créent un mouvement de foule en panique (oui, les moutons sont vraiment très sujets aux mouvements de foule en panique. Comme dans les manifestations, il peut y avoir des écrasements, des étouffements, des morts)
Réunir ensemble toutes les agnelles pour leur donner du courage en cette période de brimade? Elles ne songeraient même pas à se nourrir! Quand je dois les séparer des reproductrices, je leur adjoins quelques vieilles à encéphalogramme plat pour les calmer (La présence de ces presque indigentes contribue à ralentir le tempo cardiaque du groupe) et à leur montrer comment aller manger des céréales dans une auge.

La ration du plus fort

Livrées à elle-même, les agnelles sont trop méfiantes pour goûter toutes seules. Il faut alors leur proposer une ration tous les jours, à laquelle elles ne toucheront pas, et qu’il faudra retirer et renouveler le lendemain avec une nouvelle ration fraîche. C’est du gâchis de céréales? Oui, mais d’après les agnelles: «ça a pris l’odeur de la bergerie» ou bien «c’est trop humide, y’a plus de croquant». Les céréales dédaignées sont distribuées aux brebis voraces, qui s’entretueraient plutôt que de renoncer à un seul grain d’orge de leur ration.
Les agnelles finissent par aller manger, après avoir regardé bêtement les indigentes mâchouiller les céréales pendant trois ou quatre jours. À ce stade c’est gagné: elles ont compris le principe de l’alimentation artificielle pendant l’hiver. Et que l’éleveur leur veut du bien.

Mais d’une certaine manière, le pire c’est quand l’hiver prend fin. Et que la gestation de l’agnelle approche de son terme. Parce que cette bande de lolitas est pubère, et que leur raison d’être dans le troupeau est, n’est-ce pas, de faire naître des agneaux.
Bien que naturelle (sans insémination), leur première saillie est tardive. Elles mettent bas en fin d’hivernage, au début de printemps. Et elles n’ont évidemment pas saisi l’énormité de ce qui leur arrive. L’éleveur non plus d’ailleurs, car leur grossesse est discrète. On ne reconnaît pas toujours celles qui attendent un petit de celles qui sont restées chastes. Le ventre est juste arrondi, les tétines pointent à peine, l’appétit normalement pantagruélique. Ce sont des ados en pleine croissance, ne l’oublions pas.

L’accueil du lardon

Et puis un matin, on les trouve prostrées, en général dans un coin qui prend l’eau (sous une gouttière ou sous la pluie). À côté d’elle, une petite chose luisante et orangée se tortille au sol: leur nouveau-né. Elles n’osent le regarder, mais envoient à l’éleveur des regards lourds de détresse. Interprétables ainsi: Qu’est-ce que c’est que ce truc dégueu?, j’ai morflé alors que je n’ai rien fait de mal , etc.
La délicate pédagogie de l’éleveur consiste à enfermer l’agnelle et son lardon dans un tout petit enclos individuel, tant qu’elle est sous le choc, presque docile. Une fois ses neurones reconnectés, son ancestral instinct de mammifère la guidera pour lécher et réchauffer la larve gluante.

Peut-être même qu’elle l’encouragera à téter. Enfin, pour cette dernière action, misons plutôt sur l’ancestral instinct du bébé mammifère que sur celui de la jeune mère. Elle sera tellement horrifiée que son cou tendu et ses yeux exorbités donneront plutôt l’impression qu’elle se fait dévorer les entrailles.
S’ensuivront quelques jours où les joies de la maternité lui apparaîtront fun. Sorte de responsabilité qui permet de jouer à la grande et de causer d’égale à égale avec les matriarches. Balader le môme, le rappeler à l’ordre, s’enquérir régulièrement de sa localisation par des bêlements concernés, l’empêcher de jouer avec les grands, l’appeler pour le déjeuner, le goûter, la collation,… tout cela, elle l’effectuera avec un professionnalisme expérimenté qui éberluera l’éleveur.

Le métier qui rentre 

Leurré, il se dira que cette agnelle a bien réussi son passage à l’âge adulte, et au bout de quelque semaines, il l’enverra rejoindre le troupeau dans les grands espaces herbagers. Là où notre jeune mère se fera tourner la tête par le tourbillon de liberté qui lui rappellera sa légèreté d’antan. Qu’elle ne trouvera pas si lointaine. J’suis trop jeune pour me ranger et vivre comme une bonne sœur, se dira-t-elle, Marre de jouer à la poupée. Le môme a l’air déjà grand, je vais le laisser se débrouiller. <!– migrated from Drupal [[asset:image:393192 {"mode":"in_body","align":"none","field_asset_image_copyright":["Claude Hubert"]}]]C’est sur ce raisonnement qu’elle prendra l’habitude de s’éloigner du fiston et faire la sourde oreille à ses geignements affamés. Insouciance et joyeuses ruades rempliront de nouveau son quotidien, laissant sur le carreau son agneau, dont la croissance freinera. Peut-on attendre d’une jeune mère de 16 ans qu’elle renonce définitivement aux boîtes de nuits, à Snapchat, et aux mèches de cheveux roses?

Demi-portion

L’éleveur guettera attentivement le moment de recueillir ce petiot afin de le mettre à l’abri et se substituer à l’attention maternelle. Les agneaux d’agnelles ne sont jamais des cadeaux: ils restent longtemps des demi-portions.[[asset:image:393194 {“mode”:”in_body”,”align”:”none”,”field_asset_image_copyright”:[“Claude Hubert”]}]] –>

L’hiver suivante, l’agnelle aura gagné en maturité et s’étonnera du spectacle des nouvelles jeunettes bondissantes. Elle aura même retenu le meilleur accès aux céréales à la bergerie, c’est important pour aborder trois mois de vie en collectivité.
 

♦ Stéphanie Maubé dans l’émission de France Inter On va déguster“: (ré)écouter (6 mai 2018).

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