L’actualité aboie, la caravane passe: Les carnets de Marco & Paula #190

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Étant un nomade plutôt casanier, ces derniers mois je ne suis tombé qu’une seule fois sur un barrage de gilets jaunes, non pas que je cherchasse à les éviter, mais parce que, semble-t-il, je fréquente peu les lieux où la foule passe ou s’assemble. J’ai donc observé le phénomène de loin, un peu à la façon d’un martien, et surtout sans m’immiscer dans les conversations qui fusent, n’ayant aucune lumière particulière à apporter sur le sujet et me refusant à jeter sur la table des premières impressions qui seraient fort mal étayées. Bref, et un peu en dépit de moi, je suis en retrait, même si tout cela m’est aussi très familier.

Bla bla bla …

Les amis qui m’hébergent sont, eux, sinon mieux informés, en tout cas plus engagés dans le débat, et je suis donc tombé quelques fois dans le salon sur un grand écran où l’on voyait pérorer – et fréquemment s’agiter quand leur parole ne bouleversait pas l’aéropage – toute une collection de commentateurs au petit pied qui avaient des avis définitifs sur l’origine du mouvement, les fautes du Président, l’iniquité des uns et des autres, et le sens de l’Histoire. Un soir j’en entendis un éructer, avec une sorte de jouissance impuissante, que le mouvement des gilets jaunes signait la mort de la Vème République. Je n’en entendis pas plus, ayant là-dessus fui la pièce.
 
Évidemment, le mouvement des gilets jaunes m’apparaît lointain, et j’observe cette agitation sans en vraiment appréhender les moteurs ou les enjeux; cela fait trente-cinq ans que je n’ai pas séjourné aussi longtemps en France, et n‘y suis finalement que par accident, sans intention de prolonger l’expérience, en attente d’un prochain contrat en Afrique ou d’un retour aux États-Unis. Je ne me sens pas indifférent, pas plus que je ne suis indifférent aux manifestations de l’opposition en Serbie ou en Hongrie (qui durent depuis des semaines), mais je n’ai pas besoin d’avoir, tout de suite, une compréhension de ce qui se passe, un avis sur la manière dont le mouvement va évoluer, ce qu’il veut dire et comment il pourrait changer la vie.

Tchad : La caravane passe 

L’évitement de l’apoplexie… 

C’est ainsi que le nomade s’offre le luxe de regarder passer l’Histoire, comme une lente caravane, sans avoir à entendre les chiens qui aboient sur les plateaux et dans les salons. Luxe, ou mode de survie? S’il fallait que je m’énerve sur toutes les crises qui se passent dans les pays où j’ai pu me créer des attaches et me faire des amis, je deviendrais vite apoplectique. Je ne suis pas à Abidjan, et donc je n’aurai pas l’occasion d’être agacé par les manifestants célébrant, ou déplorant, l’acquittement de Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé par la Cour pénale internationale de La Haie; je ne suis pas à Kinshasa et le carambolage des élections présidentielles ne va pas me faire bouillir le sang; je ne suis pas à Washington, et les frasques trumpiennes et la mauvaise foi des journalistes de Fox News ne vont pas me donner de l’urticaire; pour le moment, je suis à Paris, et les gilets jaunes ne vont pas non plus me donner des insomnies.
 
La caravane passe.
 

 
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