🎭 “John”, Stanislas Nordey donne toute leur charge aux mots de Wajdi Mouawad

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Cette mise en scĂšne Ă  la fois juste et sobre d’un texte de jeunesse du dramaturge est portĂ©e par l’interprĂ©tation impressionnante du comĂ©dien Damien Gabriac dans le rĂŽle-titre. OĂč comment, assis devant une camĂ©ra, un adolescent se livre Ă  un exercice profondĂ©ment dĂ©rangeant: Ă©noncer les motifs qui l’ont convaincu de mettre fin Ă  ses jours.

C’est un acte qui, plus qu’aucun autre, laisse sans voix. À de rares exceptions prĂšs le suicide d’un adolescent est toujours un point d’interrogation, une Ă©nigme. Et le fait de ne pas trouver d’explications acceptables se traduit inĂ©vitablement pour les proches par un fort sentiment de culpabilitĂ©. Quelles raisons peuvent justifier qu’un jeune homme ou une jeune femme qui ont toute la vie devant eux mettent fin Ă  leurs jours, se demande-t-on. 
Or Ă  ce genre de question, il n’y a que des rĂ©ponses Ă©vasives ou au mieux gĂ©nĂ©riques. Il y a des statistiques qui si elles dressent l’état d’une situation globale – le suicide est la premiĂšre cause de mortalitĂ© chez les jeunes entre treize et quatorze ans –, ne disent, par dĂ©finition, rien qui vaille des cas particuliers. 
Mais alors si le suicide coupe la chique, pour le dire trivialement, quoi de plus terrible quand la voix de celui qui n’est plus lĂ  continue de se faire entendre. Et, plus terrible encore, quand ce n’est pas seulement cette voix, mais toute la personne, telle qu’elle s’est filmĂ©e en train d’énoncer haut et fort ce qui est ni plus ni moins qu’une lettre de suicide.

Sensibilité et pudeur

C’est prĂ©cisĂ©ment ce Ă  quoi l’on assiste dans John, piĂšce de jeunesse de Wajdi Mouawad, oĂč, assis face Ă  une camĂ©ra, un jeune homme entreprend d’expliquer pourquoi il veut mourir. Mis en scĂšne par Stanislas Nordey avec Damien Gabriac dans le rĂŽle de John et, en alternance, Margot Segreto et Julie Moreau dans celui de sa sƓur, ce spectacle impressionne autant par sa sensibilitĂ© Ă  fleur de peau que par sa pudeur. Peut-ĂȘtre est-ce en partie liĂ© au fait qu’ayant Ă©tĂ© crĂ©Ă© dans le cadre du programme Education & ProximitĂ© associant le ThĂ©Ăątre national de Strasbourg, le thĂ©Ăątre de la Colline Ă  Paris et la ComĂ©die de Reims il ait tournĂ© tout au long de la saison 2017-2018 dans des Ă©tablissements scolaires. 
Le dispositif imaginĂ© par Wajdi Mouwad, remarquablement servi par la mise en scĂšne de Stanislas Nordey, convainc tout d’abord par sa simplicitĂ©. Il y a pour commencer la justesse du langage dĂ©pourvu d’emphase et d’affĂšterie. Une langue restituĂ©e Ă  la perfection par Damien Gabriac qui d’entrĂ©e de jeu fait oublier qu’il est un acteur en train d’interprĂ©ter un texte. Il est exactement ce John entrĂ© en scĂšne trĂšs simplement pour installer une chaise et une camĂ©ra. Avant de se lancer, il fait un essai histoire de vĂ©rifier que tout fonctionne. 
DĂ©risoires en apparence, ces prĂ©occupations techniques sont en rĂ©alitĂ© rĂ©vĂ©latrices de la dĂ©tresse du jeune homme qui pour s’adresser Ă  tous ceux qu’il aime et qui vraisemblablement l’aiment eux aussi est obligĂ© d’en passer par le dĂ©tour de la camĂ©ra. À l’ùre du selfie, de Skype, du goĂ»t de plus en plus rĂ©pandu de se filmer Ă  tout bout de champ et dans toutes sortes de situations avec son tĂ©lĂ©phone, ces moyens de communications qui certes nous rapprochent apparaissent aussi comme autant de brouillages qui font Ă©cran entre les uns et les autres.

Rage et malheur

Mais ce qu’il y a de terrifiant dans ce choix de la camĂ©ra, c’est que plutĂŽt que de parler directement Ă  quelqu’un – peut-ĂȘtre l’a-t-il dĂ©jĂ  fait avant d’en venir Ă  cette extrĂ©mitĂ©? – John a dĂ©jĂ  intĂ©grĂ© la coupure temporelle qui le fait parler au-delĂ  de la mort. Alors ce qu’il exprime avant tout, c’est une rage viscĂ©rale, une colĂšre, un malheur. Tout son corps en est secouĂ© et les jurons en quĂ©bĂ©cois, les «”abernacle”, “calice”, “ostensoir”, rĂ©itĂ©rĂ©s avec fureur ne sont  d’aucun secours. 
On est ici au-delĂ  du dĂ©foulement. Par moments, il arrĂȘte tout, mĂ©content de son enregistrement. Il arrache la cassette vidĂ©o de la camĂ©ra. La dĂ©truit. En extrait la bande. En introduit une autre dans l’appareil. Recommence. Ce qui s’exprime Ă  travers sa rage, c’est une demande d’amour si forte, un dĂ©sir si grand qu’il en Ă©touffe. Comme s’il demandait trop Ă  la vie, ainsi qu’aux autres: ses parents, sa sƓur, sa petite amie. 
Face Ă  cet effort dĂ©sespĂ©rĂ© pour justifier ce qui semble injustifiable, on ressent fortement que l’enregistrement de cette “lettre de suicide” est dĂ©jĂ  en soi un passage Ă  l’acte diffĂ©rĂ©. On pense au bon mot de Cioran, “Sans l’idĂ©e du suicide, on se tuerait sur le champ”.
Mais l’humour n’a plus cours arrivĂ© Ă  ce degrĂ© de dĂ©tresse. Tout l’impact de ce spectacle tient prĂ©cisĂ©ment Ă  sa capacitĂ© Ă  se confronter, en quelque sorte face Ă  face, Ă  ce qui excĂšde les mots et qui, en mĂȘme temps, oblitĂšre toute distance; l’acte qui n’a pas encore eu lieu et qui pourtant a dĂ©jĂ  eu lieu. Trouver la bonne façon d’évoquer ainsi ce qui se laisse difficilement aborder n’est pas le moindre mĂ©rite de cette mise en scĂšne aussi touchante que d’une remarquable probitĂ©.

John, de Wajdi Mouawad
mise en scĂšne Stanislas Nordey, avec Damien Gabriac, Margot Segreto et Julie Moreau (en alternance)

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