“Jamais sans mon livre”. Les conseils de lecture & de fête “Des mots de minuit”

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“Jamais sans mon livre” fut un beau titre d’émission. Nous manquons autant de ronds-points culturels que de redistribution. Quand le mainstream et l’algorithme nous parasitent, les refuges se font rares. La lecture qui n’a rien d’une startup, quoiqu’il faille commencer, en est un. Le temps ultra-libéral est donc marchan”d”. Mais lire est peut-être une autre façon de marcher!

On peut lire, pour lire, pour se distraire, pour apprendre, pour mettre à distance, pour partager. On peut lire comme on appelle une ambulance quand il s’agit de questionner l’ennui des conditions humaines. Bla bla bla, bla bla bla …
On lit toujours avec plaisir. Une richesse sans pouvoir d’achat, quoique, même en collection de poche dira un gilet jaune! Ici, acceptons une “trêve des confiseurs”, façon fin XIXème d’apaiser le débat quand il s’agissait de rediscuter d’une future  réforme constitutionnelle.
Le livre est donc toujours un cadeau de fête, païenne ou pas. Profitons de ce moment pour quelques conseils de lectures à offrir, toutes affaires cessantes, les affres injonctives du cadeau à choisir en moins.

“Sublime, forcément sublime”, Le lambeau de Philippe Lançon. Avec ou sans prix Femina, le partage de l’expérience intérieure d’un écrivain et d’un journaliste rescapé du terrorisme. Il fut le 7 janvier 2015 l’une des cibles des tueurs de Charlie Hebdo. Un survivant qui écrit sa reconstruction physique et psychique. Un texte, un viatique …

“Parce que nous ne pouvons pas simplement vivre” écrit Patti Smith dans Dévotion, Un texte basé sur un conte glacé et brûlant: l’histoire d’une jeune Estonienne, dont les parents sont morts en camp soviétique. Elle va nourrir une véritable passion pour le patinage artistique. Passion dévorante, dévastatrice, qui la conduira au crime.La nouvelle d’une soixantaine de pages est d’une beauté à couper le souffle. Inscrite au cœur du livre, elle lui donne son titre. Patti Smith aurait pu en rester là. Au lieu de cela, l’auteur de M Train entreprend de raconter avec cette sincérité qui caractérise chacun de ses livres en quoi a consisté le processus d’écriture de ce texte, transposition au féminin du mythe faustien.

Kanaky de Joseph Andras revisite un moment de l’histoire française d’outre-mer et permet de découvrir un auteur puissant et uniment curieux de l’Algérie d’avant l’indépendance avec De nos frères blessés. Gageons que celui-ci trouve en Fernand Iveton (30 ans), le communiste algérien guillotiné, et Alphonse Dianou (28 ans), le militant kanak “neutralisé”, deux jeunes hommes blessés à mort par une idéologie dominante. Deux repères indépendantistes pour une génération trentenaire bien pauvrement nourrie par l’immédiateté, le marché, la performance et plus certainement orpheline de grand récit.
 
 
Lire Ásta de Jón Kalman Stefánsson (traduit de l’islandais par Éric Boury), c’est partir Loin. Pas seulement vers l’Islande mais vers une temporalité différente, éclatée autour d’un centre, Ásta (à une lettre près amour en islandais). La vie, de cette femme, deuxième fille de Helga et de Sigvaldi, est fragmentée par la mémoire d’un homme à terre, son père, tombé d’une échelle et incapable de bouger ailleurs que dans sa tête et ses souvenirs. C’est cette errance que Stefánson réussit à sublimer dans une juxtaposition erratique de moments de vie. Il enjambe les époques, se décrit écrivant et signe un texte sur l’infini quête du bonheur alors que rien ne sera jamais donné de l’amour, cette aspiration tellement plus grande que ces misérables tentatives du commun des mortels.

Avec L’eau qui dort Hélène Gestern quitte le terrain de la mémoire photographique ou celle de l’intime (Un vertige, La séparation) pour un nouveau chemin de soi. Il commence par un claquement de porte: celle du domicile conjugal et de l’avant. Un commercial parisien s’en va et s’arrête dans un buffet de gare sur une vision: celle d’une femme aimée autrefois et disparue sans laisser d’adresse. Alors … Retrouver le fantasme et ce passé devient obsessionnel. La question de la disparition, qu’elle soit argentique ou ici bien réelle est centrale chez Hélène Gestern. Elle se double d’une réflexion sur le rapport à la nature – Benoît trouve un refuge comme jardinier d’un domaine – qui permet réparation et résilience.    

Ogawa Ito signe La Papeterie Tsubaki. La romancière japonaise signe un quatrième roman sensuel et poétique sur le pouvoir des lettres. Les Japonais ont volontiers recours aux courriels. Les lettres qu’il leur arrive aussi d’envoyer, restent extrêmement codifiées. On n’emploiera ni le même ton, ni la même encre, ni le même papier, ni la même calligraphie selon que l’on s’apprête à annoncer une rupture, à présenter des condoléances ou des vœux… Roman d’apprentissage d’une infinie poésie dans lequel chaque chapitre correspond à une saison, La papeterie Tsubaki est un hommage sensuel et délicat à l’art d’écrire qui dépasse largement les frontières du pays du Soleil Levant.
“Le même texte offre un visage totalement différent selon qu’il est rédigé au stylo-bille, au stylo-plume, au stylo-pinceau ou au pinceau”, affirme la jeune Hatoko qui fut initiée à toutes ses subtilités par sa grand-mère surnommée l’Aînée.
Jamais sans mon livre, émission de Bernard Rapp.

  les lectures d’Alexandra

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