“J’ai des doutes” : François Morel au plus près de Raymond Devos

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“Est-ce que vous m’aimez?”, demande le comique dans un sketch célèbre. La réponse est oui. Aussi pas question de bouder son plaisir devant cette restitution joliment mise en scène et interprétée par François Morel de l’univers drôlement absurde et poétique d’un de nos plus grands fantaisistes dont l’humour exquis n’a pas pris une ride.

Rien ne rapproche a priori François Morel et Raymond Devos. Rien sinon le goût du rire et un certain sens de l’absurde. C’est sur scène à Caen dans les années 1970 que le premier a découvert un jour l’univers incomparable du second. Il est retourné le voir ensuite à plusieurs reprises. Clown, musicien, comédien, mime, Raymond Devos était un artiste complet. Lui si habile à jongler avec le langage pouvait aussi bien tenir une salle en haleine d’un simple mouvement de sourcil. La première bonne nouvelle du spectacle que lui consacre aujourd’hui François Morel, c’est que ses sketchs après tant d’années n’ont pas vieilli. On croit même entendre ça et là des allusions directes à l’actualité.

En concevant ce récital entièrement composé à partir de textes de Raymond Devos, Morel évite d’emblée le piège de l’imitation. S’il glisse ses pas dans ceux du maître, c’est uniquement pour, en quelque sorte, ranimer sa flamme. Sans doute est-ce pour cette raison qu’il va le chercher directement au ciel où il trouve Devos en grande conversation avec Dieu; son rival dans une certaine mesure, puisque l’un et l’autre ont créé des univers. Cette délicieuse joute verbale au sommet fait décoller aussi sec le spectacle.

Retenue et soupirs

Le don primordial du fantaisiste repose sur une subtile alchimie qui consiste à faire accepter les choses les plus invraisemblables comme s’il s’agissait d’un rien. Chez Raymond Devos, cela se fait d’autant plus aisément que le lien avec la réalité quotidienne n’est jamais rompu. D’où l’étonnement proche de l’ahurissement de celui qui raconte. Car il est toujours le héros de l’histoire, c’est à lui que toutes ces bizarreries arrivent.

Sur scène, l’étonnement hénaurme qui semblait parfois au bord de lui couper le souffle quand Devos interprétait ses numéros, cède la place à une forme de détachement plus réservé chez Morel. Ainsi quand il rejoue ce qui est peut-être le sketch le plus célèbre de Devos où un homme entreprend non sans difficulté d’acheter un billet pour aller à Caen, il choisit, avec l’aide d’Antoine Sahler qui l’accompagne à ce moment-là à l’ukulélé, de traiter le tout en musique comme s’il s’agissait d’une chanson.

D’un numéro à l’autre, les jeux de langage imaginés par l’auteur sont tellement bien ficelés qu’on se dit qu’ils parlent presque par eux-mêmes. Comme s’ils tenaient debout tout seuls. Mais cela n’est pas si simple; et là où Morel réussit fort bien son coup, c’est dans le sens du rythme. Il faut de la retenue pour jouer Raymond Devos. Il faut du temps. Des soupirs comme on dit en musique. Parce que la surprise dans ces sketchs survient au début et non à la fin. La suite ne fait que confirmer et amplifier.

Comme dans Mon chien, c’est quelqu’un, par exemple, histoire désopilante où, par une manipulation subtile du langage, un homme et son chien ont échangé leur rôle. Évidemment le maître commence par nous dire: “Dernièrement, il s’est passé une chose troublante qui m’a mis la puce à l’oreille!”. Où l’on constate une fois de plus que le jeu de mot, souvent le pire des écueils pour un humoriste, opère au contraire chez Raymond Devos comme un détonateur discret dont les effets euphorisants distillent une irrésistible griserie.

De même dans J’ai des doutes, autre sketch qui donne son nom au spectacle, cet homme qui en rentrant chez lui surprend son meilleur ami dans ses pantoufles. Il se pose toute une série de questions en constatant que l’ami n’a pas seulement utilisé ses pantoufles mais aussi d’autres affaires lui appartenant. Mais il ne se pose jamais la seule question qui compte et dont le spectateur connaît évidemment la réponse.

Un monde étrange

François Morel ne prétend pas glisser ses pieds dans les pantoufles de Raymond Devos. Son spectacle ressemble plutôt à un exercice d’admiration où s’il se garde bien de nous montrer le visage de l’auteur, il fait quand même entendre sa voix enregistrée au cours d’une des nombreuses émissions, Le Grand Echiquier, de Jacques Chancel dont le comique était un des invités favoris. François Morel et Antoine Sahler accompagnés d’une marionnette se mettent alors dans la position du spectateur. Nous les regardons en train de regarder. Nous assistons à leur étonnement.

Cette capacité d’étonnement face à l’étrangeté du monde à laquelle il ajoutait la singularité de son propre regard était peut-être la première source d’inspiration de ce comique incomparable que fut Raymond Devos. Comique d’autant plus original que ses textes autant que ses interprétations se distinguaient par leur qualité poétique. Le talent de François Morel dans ce spectacle enchanteur étant justement de nous remettre en mémoire cette dimension poétique inimitable qui faisait tout le charme de ce génie de l’humour.

J’ai des doutes, textes Raymond Devos, de et par François Morel, composition musicale Antoine Sahler, avec en alternance Romian Lemire et Antoine Sahler

    • 12-16 mars au Gymnase, Marseille (13)
    • 6-10 mai à Odyssud, Blagnac (31)
  • 5 novembre au 31 décembre à La Scala, Paris (75010)