Le centième épisode. Une bergère contre vents et marées… 🐑 #100

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© Stéphanie Maubé

Trois ans après son démarrage, les présentes chroniques atteignent le centième épisode. Je loue ma chance de pouvoir relater le quotidien rural et le défi de la néo-paysannerie, car s’il est un milieu social qui s’est peu exprimé sur sa vie privée et ses émotions au cour de l’Histoire, c’est bien celui-là.

Cent brebis

C’est la taille de mon troupeau. Un cheptel se compte en nombre de mères: elles donnent chaque année naissance à des agneaux qui sont vendus, mais elles restent toute leur vie sur la ferme. Ce sont mes collègues de travail en quelque sorte. Mais c’est aussi mon outil de production et un troupeau de cent brebis c’est très petit et insuffisant pour être viable (il m’en faudrait trois cents pour que cette activité me rapporte l’équivalent d’un SMIC). Règlementairement, il m’est impossible d’augmenter le troupeau sur les prés-salés, c’est pourquoi j’ai développé des activités de diversification.

Dix ans

Dix années se sont écoulées depuis la fin de ma formation agricole, décennie dédiée à la création et au développement de ma ferme à partir de rien (je ne possédais pas de terre et je n’avais pas de bas de laine). L’énergie à déployer fut telle que je n’aurais pas le courage de recommencer. 40 ans, ce n’est pas tout du tout le “nouveau 30” en fait! Et je comprends pourquoi les aides à l’installation dites Jeunes Agriculteurs s’arrêtent à cet âge-là. La jeunesse n’est pas qu’une vue de l’esprit, elle se quantifie aussi à la force des bras.

Deux paysans déchargeant une brouette dans un champ. Dessin de Jean-François Millet. © Musée d’Orsay, Dist. RMN /Patrice Schmidt

Dix ans ont été nécessaires pour rembourser les emprunts et créer un revenu. Je suis plus nulle que les autres? Non, dans la moyenne! Et chanceuse d’être sur un créneau gastronomique renommé.
Combien de temps pour se sentir pleinement éleveuse? Ma légitimité s’est installée au bout de 5 ans. J’ai arrêté de m’excuser de ne pas être née ici et j’ai considéré que mes lacunes étaient des atouts: pas de conditionnement par la famille ou par le milieu, pas de crainte du jugement des voisins ou de la Chambre d’agriculture. Un terrain vierge pour se nourrir de toutes les influences.

Cent ans de solitude?

Elle est parfois lourde, cette solitude. Dans le monde de l’élevage, elle peut tuer (isolement affectif, impossibilité de s’éloigner du troupeau et d’avoir une vie relationnelle épanouissante). Pourtant, on est moins seul ici qu’à Paris. Je ne me suis jamais sentie autant faire partie d’un tout. Effectuer le plus vieux métier du monde (qui n’est pas celui qu’on croit) est noble: je nourris mes concitoyens. Produire à manger, c’est donner de l’amour. Et l’amour, c’est comme une publicité pour les déodorants Axe: plus t’en mets, plus t’en as.

Paysan brûlant les mauvaises herbes (Vincent Van Gogh)

Sans tambour ni trompette

Premier commandement: Tu ne fanfaronneras pas. Second commandement: la peau de l’ours tu ne vendras pas.
L’agriculture nous passe au rouleau compresseur de l’humilité. On découvre qu’on ne peut rien affirmer ni prévoir, pas plus la météo que le cours du blé ou la courbe de croissance d’un agneau! Ce qui nous remet utilement à notre place. Voire constitue un apaisement dans notre cerveau: pas la peine de bâtir des châteaux en Espagne. On observe et on s’adapte au mieux. Et si les dieux ont été cléments, on les remercie et on cache des noisettes pour la saison suivante qui ne manquera pas de nous le faire payer (entre prudence et paranoïa, la frontière est mince)

Le Foins (Jules Bastien-Lepage)

Sans foi ni loi ?

Avoir la foi est impératif! Une increvable foi en soi, en l’humanité, en la nature, en la justesse de notre démarche. Même quand la foudre ou l’huissier s’abattent! Quant à la loi, il est impératif de s’y intéresser avec clarté pour démêler le vrai du faux, contester les interprétations à la tête du client, ou la contourner quand elle contredit trop puissamment la réalité des choses! La mettre en cause oui, mais pas sans un argumentaire éclairé et une expérience concrète de la réalité.

Sang pour sang

Du sang, de la sueur, de la salive, mais aussi de l’urine, du liquide amniotique… les fluides corporels (humains et animaux) font partie du quotidien. L’occasion de bien se réconcilier avec notre trivialité! Et de découvrir l’humour scatologique ou morbide pour exorciser les épisodes difficiles. En hiver, que de douces soirées à relater un accouchement à l’huile de friteuse (pour lubrifier), des cordes marines pour suspendre une brebis la tête à l’envers (et retourner son agneau mal placé), l’extraction d’un mort-né en pièces détachées… L’élevage, c’est comme un hommage aux Hallyday: sang pour sang !
Pour info, la famille s’adapte (et s’endurcit).

Paysans avec un veau né dans les champs (Jean-François Millet)

Sens dessus dessous

Ça c’est pour les émotions! Les journées sont riches et le palpitant mis à rude épreuve. Le sens des réalités traverse de nombreux chamboulements, mais les sens sont plus que jamais aiguisés! On en développe largement plus que cinq: le sens de l’intuition, de la mesure, de la connexion au troupeau, de l’empathie, de la météo qui va tourner…
Et le fameux bon sens paysan?
J’ai vu plus d’ouvriers ou infirmières en être doté que d’agriculteurs contemporains. L‘intensification de l’agriculture et la prise de pouvoir par les commerciaux de semences et de tracteurs l’a sans doute bien attaqué…

Sentinelle

J’ai désormais la certitude que le paysan est à la base de toute civilisation. Est-ce un hasard s’il est la profession la plus représentée dans les conseils municipaux? Il constitue également la sentinelle la plus éclairée de l’humanité, l’observateur le plus affuté et l’acteur le plus à même de révolutionner la marche du monde. S’il se libère du joug du capitalisme effréné qui domine la production des denrées alimentaires, il peut encore tout sauver.
Paysan, arrache ta chemise à carreaux et dévoile ta tunique de super-héros. Ton talon d’Achille est ta pudeur à t’exprimer et t’envoler. La société toute entière te questionne et te suivra.
Je continuerai pour ma part à relater ici ce que mes brebis me souffleront, entre état d’âme pastoral et analyses néo-rurales.

“Une bergère contre vents et marées”: tous les épisodes

♦ Stéphanie Maubé invitée de l’Emission # 578 (7/03/2019)
♦ Stéphanie Maubé, le film “Jeune Bergère” de Delphine Détrie (sortie: 27/02/2019)♦ Stéphanie Maubé dans l’émission “Les pieds sur terre” – France Culture: (ré)écouter (07/04/2015)

♦ Le portrait de Stéphanie Maubé dans Libération (26/02/2019)
♦ Stéphanie Maubé dans l’émission de France Inter On va déguster“: (ré)écouter (6 mai 2018)

♦ Le site de Stéphanie Maubé

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