“Séjour dans les monts Fuchun”: une Chine intime face aux désordres d’un nouveau capitalisme 🎬

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Le premier film du jeune réalisateur autodidacte Gu Xiaogang stigmatise en beauté les fractures induites par une Chine qui se transforme brutalement. Magnifique!

Elle a 70 ans, une belle grand-mère toute de douceur et de sourires. Et de traditions.
Elle fête en grande pompe son anniversaire dans le restaurant de son fils aîné. La fête est joyeuse mais tourne court, la vieille dame fait un malaise et est transportée à l’hôpital. Elle en sortira diminuée mentalement mais c’est elle, par sa seule présence, qui va maintenir la fragile unité familiale.

Modernité à marche forcée

Il y a 3 autres frères, l’un, veuf, élève seul son fils trisomique de 19 ans, un autre est un modeste pêcheur, l’immeuble de son appartement va être détruit dans le cadre du vaste chantier urbain en cours et il vit avec sa femme dans son petit canot de pêche. Le cadet file de mauvais plans en mauvais plans, surendetté au jeu (malgré ses tricheries) et dans de mauvaises combines avec la petite mafia locale. Entre eux, il est sans cesse question d’argent, celui qui est nécessaire au train de vie imposé par la modernité en cours d’installation, vantée par des affiches rutilantes et des spots Tv qui célèbrent le nouveau bien vivre et le bonheur dans de vastes programmes immobiliers.
Un changement radical qui laisse beaucoup sur le côté, leurs souvenirs avec, comme ceux que découvre un ouvrier – des cartes postales jaunies, des lettres tendres – dans un appartement qu’il est en train de casser pour faire place nette au nouveau confort hors de prix. L’argent que se dispute la fratrie c’est pour tenter de suivre, acheter de nouveaux logements. Les mères privilégient pour leurs filles les partis qui rapportent, on entend ainsi que “ce sont les mères qui font augmenter le prix du m2“! Les filles, elles,  rêvent encore de privilégier l’amour. Ainsi, Guxi, la fille du restaurateur: elle aime un prof d’anglais, sa mère s’y oppose, celui qu’elle a choisi est plus fortuné.
On suit les 4 frères pendant un an, 4 saisons se terminant par l’hiver, l’hiver qui sera aussi le leur.

Délicatesse cinématographique

La chronique est édifiante mais d’abord magnifique. Si elle documente la modernisation à marche forcée de la nouvelle Chine au capitalisme rampant, elle le fait en douceur, sans invective, il suffit de regarder, de se laisser porter par un film avant tout fortement cinématographique, dans ses cadres, ses mouvements, ses décors, le fleuve, les montagnes, ses lieux magiques et ses lumières. La mise en scène de Gu Xiaogang privilégie la sobriété autant que la précision. Un moment hallucinant en résumerait la délicatesse et la force: dans un long plan-séquence on suit en travelling horizontal l’amant de Guxi nageant dans le fleuve, le long de la berge, son amoureuse le suit à pieds sur la berge. La performance technique est discrète, elle capte surtout dans ce défilement apparemment tranquille, les restes et les usages d’un mode de vie en train de disparaître.
Passionnant, époustouflant, ravissant, il ne faut pas manquer ce Séjour dans les monts Fuchun.

Séjour dans les monts Fuchun – Gu Xiaogang (Chine) – 2h30

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