Avec le vent va, tout s’en va. #06

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La semaine passée, Zoé expliquait combien la vie des îliens pouvait se compliquer quand la mer n’est pas d’huile. Le problème, c’est que dans cette région, la mer est très rarement calme. Surtout en hiver. Cela fait plus d’une semaine que le vent n’est pas tombé. 30, 40, 50 nœuds et une houle plus impressionnante encore que je ne pouvais l’imaginer jusqu’à présent: voilà notre quotidien depuis une dizaine de jours. Un temps à rester chez soi au coin du feu, diriez-vous. Sauf que la vie, elle, ne s’arrête pas. En tant que gardiens il y a en effet des obligations auxquelles nous ne pouvons échapper, peu importe le bulletin météo.

Jusqu’ici tout va bien

Parmi ces obligations, il y a bien sûr la prise en charge des propriétaires de l’île qui peuvent décider d’une semaine à l’autre de venir passer quelques jours ici. Avant leur arrivée, il faut donc préparer leur maison, nettoyer, cirer, lustrer et mettre en ordre toute la partie «civilisée» de l’île. Ratissage, ramassage des feuilles, coupe des branches d’arbre arrachées par le vent, nettoyage des plages, des allées et des cales… Voilà ce qui a rythmé nos journées ces derniers temps. Si le moral peut légèrement en prendre un coup à mesure que l’on voit son travail défait par le vent qui fout tout en l’air sur son passage, la tempête n’a jusque-là que peu d’incidence sur notre travail. Donc, pour le moment, tout va bien, d’autant que je commence à m’habituer à recommencer les choses deux ou trois fois avant que le résultat soit un minimum satisfaisant. Ce n’est que lorsque nous devons prendre la mer pour, enfin, aller chercher nos employeurs que les choses commencent à prendre une allure autrement plus compliquée.

Un moteur en carton

Avant leur arrivée, le stress est au rendez-vous. Zoé et moi avons légèrement minimisé l’ampleur des tâches à réaliser et, le moins que l’on puisse dire, c’est que nous ne sommes pas en avance. Lorsque le téléphone sonne pour nous signaler qu’il faut prendre la mer pour aller les chercher sur le continent, nous avons tout juste terminé le ménage et sommes tous les deux vraiment fatigués. Mais, soulagés par l’idée que cette période de préparation se termine enfin, nous enfilons nos bottes et nos cirés avec élan, sans trop nous poser de questions. La mer est haute, le soleil déjà couché, nous détachons notre kayak et, malgré le vent qui souffle à 40 nœuds, nous atteignons sans trop de mal notre bateau accroché à son corps-mort. Ce n’est qu’une fois à bord que les choses se compliquent. Et pour cause, ce jour-là, le bateau refuse tout simplement de démarrer. Le boîtier électronique déconne et envoie un message erroné d’alerte qui empêche le moteur de se mettre en marche. Après une quinzaine de minutes d’essais infructueux, je commence très sérieusement à m’énerver. Zoé de son côté reste calme, abasourdie sûrement par ma colère et la violence de mes gestes. Nous passons quelques coups de fil, ré-essayons encore de démarrer jusqu’à noyer le moteur, avant de finalement nous rendre à l’évidence: il va falloir annoncer à nos employeurs qu’il leur faut trouver un hôtel pour la nuit, le temps pour nous de trouver une solution. Après toutes ces journées de travail pour préparer leur arrivée, cela me met en rage et je décide, avant d’abandonner une bonne fois pour toutes, de tout couper et de tout recommencer, une dernière fois. Et là, miracle, sans que je ne comprenne pourquoi, le moteur démarre enfin.

Soulagement?

Après une bonne engueulade avec Zoé qui, avec le stress, a accroché le kayak au bateau au lieu de le laisser au corps-mort le temps que nous allions sur le continent, nous prenons finalement la mer, toujours stressés mais déjà un peu rassurés. Une fois éloignés des côtes pourtant, la panique m’envahit à nouveau. Je n’ai que rarement navigué dans une mer aussi agitée. Il n’y a plus aucun bateau en mer, tous les pêcheurs du coin sont rentrés et à chaque fois que notre embarcation grimpe sur une vague pour s’écraser sur la mer, je me demande si l’on va oui ou non réussir à gagner le continent. Zoé est trempée de la tête aux pieds, j’ai les jambes qui tremblent et, les mains accrochées à la barre, je prie pour que le système électronique ne déconne pas à nouveau, ce qui aurait pour incidence de brider le moteur. J’ai besoin de puissance pour affronter ce satané vent d’ouest et cette houle de malheur, alors je croise les doigts. Au bout d’une grosse demie-heure nous arrivons enfin. Le retour sera plus calme, je le sais et me le répète pour me rassurer. Une fois accostés, nous chargeons les affaires de nos employeurs, sûrement un peu agacés de ne pas nous voir arriver alors que la nuit est en train de tomber, et nous voilà repartis vers le large. Inquiet d’entendre l’alarme du système électronique se mettre à hurler une fois en mer, le propriétaire décide de me rejoindre dans la cabine pour m’assister. Malgré sa gentillesse, je n’ai qu’une envie, c’est que l’on me laisse me concentrer pour mener tout notre petit équipage à bon port. Au bout d’une vingtaine de minutes, c’est chose faite. Je dois maintenant repartir de l’île pour accrocher mon bateau au corps-mort et revenir sur mon kayak.

Le soulagement que me procure le simple fait de poser mon pied sur la plage une fois arrivé est nuancé par l’idée que je ne vis là que les prémices d’une longue, extraordinaire et périlleuse histoire d’amour et de haine avec la mer. Au moment où j’écris ces lignes, j’ai déjà vécu deux autres traversées plus compliquées encore.
Suite au prochain épisode…


► Deux dans l’île: l’intégrale

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